Education : le surcoût sur le dos de l’enseignant

D’années en années, les promoteurs des établissements scolaires privés augmentent les frais de scolarités, au simple motif qu’ils ont mis une couche de peinture sur le mur, exploitant au passage la loi de façon sélective. Ils s’engraissent pendant que les enseignants dégraissent

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Veille de rentrée scolaire au Cameroun pour l’année académique 2020/2021. Un parent se rend dans un établissement scolaire primaire privé de la ville de Douala où est inscrite sa fille depuis deux ans, pour les modalités de retour en classe. La secrétaire en charge des inscriptions lui remet une fiche de renseignement sur laquelle il constate une augmentation des frais de scolarité de 30 000 francs Cfa. Toute tentative d’obtenir une explication est vaine, la secrétaire n’en sait rien, elle n’est qu’une simple exécutante. Le parent ressort de l’école, résolu à aller inscrire son enfant ailleurs, où il espère trouver mieux. Cette situation est vécue chaque année par les parents d’élèves dont la progéniture poursuit les études dans les établissements privés au Cameroun. Les fondateurs d’établissements se comportent comme de véritables commerçants, l’éducation des enfants est devenue comme la bière dont le prix est fonction du confort du lieu où l’on vend. A la différence que pour ce qui est de la bière et de l’alcool, les tenanciers payent des licences et des impôts correspondant à des catégories qui les autorisent à pratiquer des prix prohibitifs, mais l’autorisation de création et d’ouverture d’un établissement scolaire privé a le même coût, s’il en existe. Comment l’on en arrive alors à une flambée des prix dans les établissements scolaires privés chaque année, alors que dans le public les frais exigibles sont les mêmes ? Y a-t-il une éducation spéciale offerte dans le privé que le public n’offre pas ?

Le prétexte sélectif

La réponse est non, si l’on s’en tient au texte. La loi n° 004/022 du 22 juillet 2004 fixant les règles relatives à l’organisation et au fonctionnement de l’enseignement privé au Cameroun, dispose à l’article 2 alinéa 1 : « l’Enseignement Privé est un service social d’utilité publique assuré par des partenaires privés, à travers des activités scolaires ou de formations menées au sein des établissements scolaires ou des établissements de formation selon le cas, avec le concours de l’Etat et des collectivités territoriales décentralisées. (2) L’Enseignement Privé est assuré par les établissements d’enseignement maternel, primaire, secondaire général, secondaire technique, professionnel et normal. »  L’article 3 précise «  Les établissements scolaires ou de formation privés poursuivent les mêmes objectifs que ceux assignés aux établissements scolaires ou de formation publics, à savoir la formation civique, physique, morale, intellectuelle, professionnelle et technique des jeunes Camerounais. A ce titre, ils appliquent les programmes officiels ou autonomes dûment agréés et préparent aux diplômes correspondants. »

A la base donc, on ne devrait pas assister à ce phénomène de hausse des prix de l’éducation comme si c’était des tomates dont la production et la mise sur le marché sont influencées par des facteurs diverses. Surtout que la loi précise que l’enseignement est un service social d’utilité publique, qui par essence se démarque des services à but lucratif. Mais les fondateurs des établissements profitent d’une porte ouverte dans la même loi pour se lancer à fond dans la spéculation. L’article 21 dit en effet que « les taux de frais de scolarité des établissements libres sont fixés par le fondateur. » S’appuyant sur cette disposition, ils utilisent tous les prétextes pour fixer les prix exorbitants, que les agents d’accueil balancent insolemment à la face des parents, abandonnés à eux-mêmes, car en réalité c’est l’Etat protecteur qui a donné le bâton pour qu’on les fouette. Un carreau placé au sol, une couche de peinture appliquée sur le mur de l’école, tout est bon pour augmenter 10, 15, 20, 30 000 francs sur les frais précédents.

Le personnel et Les conditions de travail

Là où le bât blesse, c’est que ces fondateurs ne voient dans cette loi fixant les règles relatives à l’organisation et au fonctionnement de l’enseignement privé au Cameroun, que cet article 21 qui les intéresse, mais ferme les yeux sur les autres dispositions. L’article 15 dispose que « : (1) Les responsables administratifs et pédagogiques des établissements scolaires ou de formation privés sont des professionnels de l’éducation. (2) Ils sont responsables de la qualité des enseignements dispensés. (3) Ils doivent être permanents et agréés par l’Etat. » Simplement dit, le directeur de l’école primaire privée doit être approuvé par l’Etat, en fonction d’un certain nombre de critères, comme les directeurs de banque ou des compagnies d’assurances par exemple, qui doivent être agréés par les organismes qui régulent le secteur. Mais dans les faits qu’en est-il ? Un homme d’affaire croit qu’il suffit d’investir son argent dans une école pour en devenir le directeur, ou pour y placer un parent dont la seule compétence est la loyauté envers lui. L’article 16 précise aussi que « (1) Le personnel enseignant des établissements scolaires ou de formation privés est recruté parmi les titulaires de diplômes professionnels ou académiques requis. (2) Il doit, selon le cas, être autorisé par l’Etat. (3) Il peut être permanent ou vacataire. (4) Sous peine de l’une des sanctions prévues à l’article 24 ci-dessous, un établissement scolaire ou de formation privé ne peut, en aucun cas, fonctionner avec un quota de personnel enseignant vacataire supérieur à 40 % de l’effectif global des enseignants. » Si dans les établissements privés primaires les fondateurs s’efforcent à respecter ce quota et arrivent même à titulariser tous leurs enseignants, les fondateurs du secondaires sont plus complaisants. Et en tous cas les deux catégories de fondateurs s’entendent pour piétiner simplement l’article 17, d’après lequel « l’enseignant d’un établissement scolaire ou de formation privé est responsable de la qualité de son enseignement. (2) Il a droit à la formation continue, à un salaire régulier, ainsi qu’à une couverture sociale telle que prévue par la réglementation en vigueur. (3) Il a le devoir d’enseigner et d’évaluer objectivement les apprenants. » Un salaire régulier, une couverture sociale, c’est prévu par la loi. Mais allez discuter avec un enseignant du privé au Cameroun sur ses conditions de travail, vous aurez simplement les larmes aux yeux. Alors à quoi sert-il de fixer des frais de scolarité exorbitants, si l’humain qui est l’enseignant n’en profite pas ? A quoi sert-il à un homme de gagner le monde entier s’il perd son âme?, demandait Jésus à ses disciples

Roland TSAPI

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