Education : le silence complice de l’Etat face à la misère des enseignants du privé

L’Etat a simplement démissionné de fait. Les agents commis pour veiller au respect de la réglementation en matière d’emploi et de travail au Cameroun ne sont pas particulièrement enthousiastes pour cela. Les victimes des mauvaises pratiques en matière de traitement des travailleurs se retrouvent abandonnées entre les mains des esclavagistes

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La situation des enseignants du privé au Cameroun, dont le traitement par les fondateurs d’établissements est loin d’être humain, aurait sans doute changé si les fonctionnaires et agents de l’Etat,  notamment ceux du ministère du travail et de la sécurité sociale avaient joué leur rôle, celui de les protéger comme le prévoit la loi. Comment en effet, un enseignant ou tout travailleur peut exercer pendant des années dans un établissement scolaire sans être inscrit à la caisse nationale de prévoyance sociale, sans que l’employeur ne soit inquiété, pour ne prendre que cet exemple ? D’après la législation de la protection sociale au Cameroun, le travailleur de main d’œuvre professionnelle ou de main d’œuvre domestique doit être immatriculé à la Cnps dans les 8 jours qui suivent son recrutement par un employeur. Et pour faire le suivi, le Code du travail a prévu ce qui est appelé à l’article 104 alinéa 1, l’administration du travail et de la prévoyance sociale. Elle  est définie comme l’ensemble des services chargés de toutes les questions intéressant la condition des travailleurs, les rapports professionnels, l’emploi, les mouvements de main-d’œuvre, l’orientation et la formation professionnelle, le placement, la protection de la santé des travailleurs ainsi que les problèmes de prévoyance sociale. 

Inspecteurs « travaillés »

Dans cette administration on a notamment les « inspecteurs du travail et de la prévoyance sociale », définis à l’article 105. Communément appelé  « inspecteur du travail », il s’agit de tout fonctionnaire du corps de l’administration du travail placé à la tête d’une circonscription d’inspection du travail et de la prévoyance sociale ou son délégué. Ces derniers, comme le précise l’article 108,  munis des pièces justificatives de leurs fonctions, sont autorisés entre autres à interroger, soit seul, soit en présence de témoins, l’employeur ou le personnel de l’entreprise sur toutes les matières relatives à l’application des dispositions légales et réglementaires.

Dans les faits donc, ces inspecteurs du travail auraient dû déjà prendre leurs responsabilités en main, avec les multiples plaintes des enseignants du privé qui leur sont remontées tous les jours. Dans la ville de Douala par exemple, il suffit pour eux de se rapprocher soit du secrétariat à l’Education privé et laïc ou des  délégations régionales des Enseignements secondaires et de l’Education de base pour obtenir le répertoire de tous établissements privés dans la région. Et en vertu de l’article 108 du code du travail qui les autorise à « pénétrer librement, aux fins d’inspection sans avertissement préalable, à toute heure de jour et de nuit, dans tout établissement assujetti au contrôle de l’inspection, » ils peuvent se rendre dans ces écoles et collèges pour vérifier sur pièce que les dispositions légales en matière d’emploi et de traitement sont respectées.

Grgoire Owona, ministre du Travail et de la Sécurité sociale. Que font vos services ?

Ce contrôle, fait sans complaisance, aurait le double avantage de renflouer les caisses de la Cnps par le paiement effectif des cotisations des enseignants, et surtout de rassurer ces derniers qui auront dès lors le sentiment d’être protégés par leur Etat. Mais ces inspecteurs du travail font-ils jamais ce travail ? Si oui pourquoi la situation du personnel enseignant dans le privé s’empire d’années en années. D’après des témoignages, il peut arriver que les inspecteurs du travail arrivent dans un établissement, mais ils s’enferment plutôt dans le bureau d’un responsable, d’où ils en ressortent souriant et avec une attitude révérencieuse. Sans avoir discuté avec un employé, ils repartent l’air jovial en promettant de rester en contact avec le responsable. Difficile de décrire ce qui se passe souvent dans ces bureaux où, en principe et d’après l’article 115, « Tout employeur public ou privé, quelle que soit la nature de son activité, doit fournir à l’inspection du travail et aux services chargés de l’emploi du ressort des renseignements détaillés sur la situation de la main-d’œuvre qu’il emploie, sous la forme d’une déclaration dont la périodicité et les modalités sont fixées par arrêté du ministre chargé du Travail, pris après avis de la Commission nationale consultative du travail. »

Laxisme complice

Ces inspecteurs sont en plus revêtus d’un pouvoir qui bien exercé, leur aurait permis de réduire considérablement l’esclavagisme dans le monde du travail en général. L’article 109 du Code du travail dit : «  Les inspecteurs du travail peuvent constater, par procès-verbal faisant foi jusqu’à la preuve contraire, les infractions aux dispositions de la législation et de la réglementation du travail.  Ils sont habilités à poursuivre directement en justice, devant la juridiction compétente, tous les auteurs d’infractions aux dispositions de la présente loi et des textes pris pour son application. » Mais que vaut une loi, aussi bien élaborée qu’elle puisse être, si elle n’est pas mise en application ?

Comme quoi, ce que vivent les enseignants du privé au Cameroun, trouve sa source dans l’esprit capitaliste des promoteurs d’établissements, mais est confortée par la démission de fait par l’Etat de ses missions de protecteur du citoyen en général et du travailleur en particulier, pour le cas d’espèce, de l’enseignant du privé, qui a pourtant la charge de donner une éducation de qualité à la jeunesse

Roland TSAPI

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