Education : le rejet du système

Les notes obtenues par les candidats au concours d’entrée au secondaire par les élèves des zones rurales, qualifiées de mauvaises, sont en réalité l’expression du rejet d’un système éducatif dans lequel la jeunesse ne se reconnaît toujours pas. Il leur est proposé depuis des années des programmes inadaptés, alors que le contexte socio-économique leur exige d’autres connaissances.

L’année scolaire 2021/2022 est plus au moins achevée au Cameroun, suivant le niveau d’études, et les lendemains sont déjà envisagés pour ceux qui finissent le cycle primaire. Pour la proclamation des résultats du concours d’entrée en 6eme cette année, le ministre des Enseignements secondaires Pauline Nalova Lyonga, au cours d’une réunion en visioconférence le 6 juillet 2021, avait instruit aux délégués régionaux de son ministère, de faire impérativement publier les moyennes. Pour les lycées d’Ekekam III dans l’arrondissement d’Okola et Mereng,  département du Mbam et Inoubou, région du Centre, ces résultats ont fait le tour des réseaux sociaux, tant les notes qui y apparaissaient semblaient inimaginables. L’on  y voit certains candidats admis avec 1,3/20 de moyenne, le premier ayant plafonné à 7,1/20. D’après une enseignante du lycée d’Obala qui s’est confiée à un média en ligne, ces résultats surprennent uniquement les citadins. Elle explique que cela a toujours été le cas dans les établissements scolaires publics de brousse, où les parents préfèrent envoyer les enfants au champ A ces concours, il y a plus de places offertes que de candidat. En réalité, il s’agit de faire passer tous les enfants du village pour les attirer à l’école”,explique-t-elle. Une thèse que ne dément pas le gouvernement, si l’on s’en tient à l’explication avancée dans un article publiée le 13 juillet 2022 dans le site internet du média d’Etat, la Cameroon radio and télévision : « en effet, en périphérie ou zone rurale par exemple, on peut se retrouver avec un seul candidat ayant 10/20 au concours. Difficile alors de ne recruter que cet admis qui aura eu la seule moyenne. D’où la nécessité de revoir à la baisse la note éliminatoire. »

La gratuité de l’école, accompagnée des bourses, a laissé place à un système de rente systémique, officiellement combattu mais officieusement institué comme une règle : les parents doivent payer les frais d’Apee avant d’obtenir le quitus pour l’inscription de l’élève dans un établissement public, admis au concours ou recruté sous la table

Adieu le prestige

L’école a perdu tout son prestige, au-delà même de la qualité de l’éducation. Il y a 40 ans et plus, être admis au concours d’entrée en 6eme était une fête dans les familles, parce que l’enfant allait devenir « collégien », synonyme d’ailleurs de porter un uniforme désormais. Une distinction qui n’était pas anodine, puisqu’elle donnait l’envie pour les élèves qui passaient pour le Cm2 de relever le défi de porter la tenue l’année suivante, et les familles se donnaient du mal aussi pour s’assurer que leur enfant fasse partie de cette « élite » du village. Par voie de conséquence, le maître de l’école avait toute la considération, puisque les familles fondaient en lui leurs espoirs de voir le succès de l’enfant être garanti. Une fois en classe de 6eme d’ailleurs, les élèves les plus brillants étaient, on peut dire, payés pour fréquenter, puisqu’ils bénéficiaient chaque fin d’année d’une bourse de l’excellence, et il y a des élèves qui ont fini leur cursus scolaires du secondaire avec ces bourses chaque année, avec en prime, une bourse une fois à l’université, s’ils n’avaient pas choisi une grande école après le baccalauréat. Bref, l’enfant avait envie d’aller à l’école, et le parent motivé pour l’encourager. Tous ces éléments ont disparu l’un après l’autre depuis le régime du renouveau. L’uniforme scolaire est devenu vulgaire, on en porte même depuis la maternelle, au niveau du secondaire les délinquants sociaux en ont 3 ou 4, et les enfilent pour commettre des forfaits dans des établissements de leurs choix. La gratuité de l’école, accompagnée des bourses, a laissé place à un système de rente systémique, officiellement combattu mais officieusement institué comme une règle : les parents doivent payer les frais d’Apee avant d’obtenir le quitus pour l’inscription de l’élève dans un établissement public, admis au concours ou recruté sous la table. A l’issue du secondaire, l’université non seulement est devenue payante, mais une usine de production des sans-emplois. Même les grandes écoles n’offrent plus de garanti pour l’emploi, et l’opinion a bien compris ces derniers mois que l’enseignement qui étaient la dernière bouée de sauvetage est désormais tout aussi vouée à la disette. Ce n’est plus suffisant que l’enseignant soit le mal aimé des fonctionnaires, ils réfléchissent  en plus au moyen de ne plus l’intégrer dans la fonction publique après la formation. Dans ce contexte, pourquoi être étonné que l’école n’attire plus ?

Les résultats obtenus au concours d’entrée en 6eme en zone rural, n’est pas signe que les enfants des villages ne sont bon à rien, c’est simplement un message que la jeunesse envoie aux dirigeants enfermés dans le système colonialiste, un message de rejet de ce système d’éducation dans lequel ils ne se reconnaissent pas. Il est fort à parier que si ces enfants étaient évalués en technique de chasse ou d’agriculture, ils auraient les meilleures note

Rejet

Lycée de Mbalmayo rural

Juste à côté, des politiques sont développées pour occuper l’esprit des jeunes, que le système éducatif a complètement désorienté. On lui parle d’aller cultiver la terre, en introduisant dans les programmes scolaires pas l’agriculture mais la langue chinoise, italienne et autres, on lui parle de professionnalisation de l’enseignement, en multipliant les lycées d’enseignement général au détriment de l’enseignement technique professionnelle. L’explication que donne l’enseignante aux notes obtenues au concours, à savoir que les parents préfèrent envoyer les enfants au champ, est naturelle. Ces parents se posent une question simple : pourquoi ne pas commencer maintenant à faire l’agriculture, puisque le système va demander à l’enfant d’y retourner après 15 ans à l’école ? Les résultats obtenus au concours d’entrée en 6eme en zone rural, n’est pas signe que les enfants des villages ne sont bon à rien, c’est simplement un message que la jeunesse envoie aux dirigeants enfermés dans le système colonialiste, un message de rejet de ce système d’éducation dans lequel ils ne se reconnaissent pas. Il est fort à parier que si ces enfants étaient évalués en technique de chasse ou d’agriculture, ils auraient les meilleures notes. Et ils ne demandent que cela. Il suffira de remplacer les lycées d’enseignement général par les lycées de chasse, de pêches, ou d’agriculture, et ils feront le plein d’œufs. Vouloir à tout prix forcer les enfants à adopter un système éducatif qu’ils ne veulent pas, c’est tuer davantage cette jeunesse. 1,3/20 n’est pas une mauvaise note, ça dépend de ce sur quoi l’enfant est évalué, et c’est même un exploit à bien y voir, car on ne peut pas évaluer un poisson sur sa capacité à grimper un arbre.

Roland TSAPI

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