Education : établissements clandestins comme un serpent de mer

A la veille de chaque rentrée scolaire, le gouvernement procède à la fermeture des établissements scolaires dit clandestins, mais l’année suivante le nombre est toujours supérieur à celui de l’année précédente.

443, c’est le nombre d’établissements scolaires fermés par deux arrêtés ministériels à la veille de la rentrée scolaire 2022/2023 par les ministres des Enseignements secondaires Nalova Lyonga et de l’Education de base Laurent Serges Etoundi Ngoa. Il s’agit de 117 collèges d’enseignement secondaire et 326 écoles primaires et maternelles. Les motifs de fermeture sont entre autres des faux actes de création, l’absence de l’autorisation de création et même d’ouverture, absence de démarcation entre primaire et secondaire, environnement non propice à l’activité scolaire, fonctionnement dans un site d’emprunt, défaut d’acte d’extension pour la section anglophone ou francophone, défaut d’acte d’extension pour la section primaire bilingue, et des cas d’établissements logés dans une maison d’habitation. Il y a un an, le 29 juillet 2021 déjà, Nalova Lyonga avait également procédé à la fermeture de 106 établissements scolaires secondaires clandestins, et son action visait à assainir le milieu pour la rentrée scolaire qui s’est achevée en juillet 2022. Deux ans en arrière, à la veille de la rentrée scolaire 2019/2020, pareille mesure avait également été prise concernant 262 établissements, soit 62 collèges privés et 200 écoles primaires et maternelles. A chaque fois les motifs sont les mêmes.

La question est alors de savoir à quel moment ces établissements sont devenus clandestins, alors qu’ils ont bien clôturé l’année scolaire, et alors qu’à la veille de cette année scolaire qui vient de s’achever, des établissements clandestins avaient été fermés ?

Laurent Serge E Ngoa (Minedu) et Nalova Lyonga (Minesec)

Complaisance

S’il y  lieu de saluer la volonté gouvernementale d’assainir le milieu éducatif au Cameroun, pour ce qui est de la régulation des établissements scolaires, il y a également lieu de s’inquiéter sur les méthodes, qui à la fin jettent du discrédit sur cette volonté. Le premier constat  est que les arrêtés de fermeture interviennent toujours à la même période, à la veille de la rentrée scolaire. Et ces arrêtés concernent des établissements scolaires qui ont fonctionné l’année précédente. La question est alors de savoir à quel moment ces établissements sont devenus clandestins, alors qu’ils ont bien clôturé l’année scolaire, et alors qu’à la veille de cette année scolaire qui vient de s’achever, des établissements clandestins avaient été fermés ? N’avait-on pas donné un sursis à ces établissements l’année dernière, en les conditionnant par un certains nombres de critères qu’il fallait remplir, lesquels n’ont pas été respectés au cours de l’année ? Si les arrêtés concernaient des établissements nouvellement créés, il serait plus compréhensible qu’à la rentrée, le gouvernement rappelle  aux promoteurs concernés que toutes les conditions n’ont pas été réunies pour l’obtention de l’autorisation de fonctionner, et que par conséquent il n’est pas possible pour eux d’ouvrir. Pareille mesure se prendrait par exemple sur la base d’une campagne publicitaire que ces promoteurs auraient entamée pour les inscriptions. En tout état de cause, d’années en années on ne peut pas fermer des établissements scolaires, et d’années en années ils se multiplient. Il plane dès lors un soupçon de corruption et même de chantage dans la procédure.

Si le gouvernement respectait lui-même la carte scolaire qu’il s’est prescrite, en l’actualisant chaque année en en fonction de la poussée démographique, les établissements clandestins trouveront sans doute moins d’espace pour s’installer, étant directement concurrencés par une école primaire publique… ou un lycée.

Jungle éducatif

Au-delà des soupçons de corruption, il est sans doute temps que le gouvernement se pose les bonnes questions, pour comprendre pourquoi les établissements clandestins prolifèrent. N’est-ce peut-être pas par nécessité ? Le gouvernement est conscient lui-même que l’offre en infrastructure scolaire est insuffisante au Cameroun. Il existe des zones inaccessibles en villes, ou extrêmement éloignées dans les campagnes où les services étatiques rechignent à s’y aventurer. Que reste-t-il aux enfants de ces coins s’ils veulent aussi aller à l’école ? Devant cette nécessité, il est aisé pour un enseignant déjà mal loti dans son service, d’ouvrir une école de fortune, qui commence généralement par les cours de répétition, et l’appétit venant en mangeant, il vient à l’idée de constituer un dossier d’autorisation d’ouverture d’une école tout en sachant qu’il ne remplit encore aucune condition. L’objectif n’est d’ailleurs pas d’obtenir cette autorisation, mais la décharge du dépôt servira de rassurer les parents au moment des inscriptions. Lesquels parents affluent, attirés par les frais de scolarité suffisamment bas, à la hauteur de leurs petites bourses. Ils ne peuvent d’ailleurs faire autrement, étant donné qu’un établissement privé un peu proche, détenteur d’une autorisation, fixe à sa guise le taux de scolarité.  Et là se trouve un autre problème qui interpelle l’Etat. Au Cameroun, les établissements privés fixent librement le taux de scolarité, ce qui a donné l’occasion à plusieurs commerçants capitalistes de se lancer dans le domaine. Il suffit qu’un promoteur mette une couche de peinture sur les murs de son établissement, et les prix grimpent. Pas une fois, mais d’années en années, sous le regard complice du gouvernement. Devant cette situation  dans certains quartiers des villes, les parents eux-mêmes encouragent un groupe d’enseignants  à commencer une école, et offrent leurs devantures pour la cause. Autorisation gouvernementale ou pas, les classes se tiennent, les enfants suivent les cours de niveaux en niveaux. Une fois arrivés en classe d’examen, l’astuce est toute trouvée, la sous-traitance des candidats. La ruse consiste pour les établissements clandestins, de faire présenter leurs élèves à l’examen officiel par un établissement reconnu. Les élèves brillants passeront leurs examens parfois avec brio, le jury ne va pas vérifier si cet enfant a suivi un parcours scolaire dans un établissement clandestin ou pas. La nature a horreur du vide, la mauvaise herbe pousse dans un champ abandonné. Si le gouvernement respectait lui-même la carte scolaire qu’il s’est prescrite, en l’actualisant chaque année en en fonction de la poussée démographique, les établissements clandestins trouveront sans doute moins d’espace pour s’installer, étant directement concurrencés par une école primaire publique… ou un lycée.

Roland TSAPI  

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