Droits humains : en deçà de l’animalité

Des pratiques moyenâgeuses ont encore cours au Cameroun, mettant en péril les droits de l’homme pourtant garantis par les textes, au-delà du simple instinct humain  

En 1794, il y 227 ans, La Révolution française avait abouti entre autres à l’abolition de la traite négrière et de l’esclavage, par le décret d’abolition de l’esclavage du 4 février 1794. Napoléon les rétablit 8 ans plus tard en 1803, mais la pratique était déjà conspuée dans les discours publics. En 1807, le Parlement britannique vote l’abolition de la traite atlantique, et les flux chutèrent après le droit de visite des navires étrangers,  imposé par les Anglais à partir de 1815, grâce à la domination des mers de la Royal Navy. Napoléon à son tour reviendra sur sa décision en 1815 et abolira la traite des Noirs. Plus tard, la Deuxième République abolira l’esclavage sur tous les territoires français, par le décret du 27 avril 1848. Ces dates marquent ainsi la fin de la pratique ouverte de la traite négrière, qui avait consisté pendant près de 13 siècles à déporter les africains achetés sur les côtes africaines pour aller les soumettre à des travaux forcés sur d’autres continents. Les captifs étaient échangés contre des marchandises venues d’Europe, dont les armes à feu, munitions et barres de métal étaient prédominantes. Puis au milieu du 17eme siècle les Européens avaient construit des « forts de traite » sur le littoral, pour emprisonner les captifs qui leur étaient vendus au fil de l’eau, en attendant qu’ils soient assez nombreux pour qu’un navire vienne les chercher. Pendant le temps d’attente et même pendant l’embarquement, les esclaves étaient maintenus captifs par des chaînes dont les boucles étaient fermées autour du cou ou de la cheville, les liant les uns aux autres et les extrémités attachés sur des poutres aux sols ou sur des supports dans les navires. Les chaînes étaient donc des objets par excellence pour montrer aux esclaves, en fait aux hommes noirs, qu’ils n’étaient que de la marchandise. Mais les chaines n’étaient pas seulement utilisées pour empêcher la fuite de la marchandise, c’était également le symbole de l’humiliation, de la déshumanisation. La pratique fût jugée honteuse, combattue par les défenseurs des droits de l’homme et finalement abolie, puis les volontés furent consignées dans divers textes des droits internationaux dont la déclaration universelle des droits de l’homme adoptée le 10 décembre 1948. Les articles 4 et 5 disent que « Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude, l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes », et « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. »

Même les animaux de la forêt comprennent cela, quand l’un des leurs est malade, on voit dans les documentaires comment ils forment un cercle autour de lui pour lui témoigner sa compassion, essayant de lui apporter soutien et aliment. C’est l’instinct animal. Manquerait-t-il désormais, cet instinct animal, chez le geôlier camerounais ?

L’instinct animal

Depuis le 27 octobre 2021, un homme de 62 ans est enchaîné sur le pied d’un lit de l’hôpital Laquintinie à Douala, amenée de la prison de New Bell. Du nom de Oufo Maurice, il a été arrêté  selon ses déclarations le 11 septembre 2020 avec 7 autres personnes à la Douche municipale à Douala par les éléments de la sécurité militaire, et écroué à la prison de New Bell 4 jours plus tard le 16 septembre, accusé d’insurrection. Au-delà de la violation flagrante des différentes lois nationales et internationales qui garantissent un traitement humain de l’homme en toute circonstance, au-delà des motifs plus ou moins fantaisistes collés au prisonnier, il y a lieu d’interroger les réelles motivations des adeptes d’une telle pratique, 227 ans après l’abolition de l’esclavage. A leur époque, les négriers utilisaient les chaînes pour garder captifs les esclaves valides, vifs et robustes, qui devaient avoir du prix sur le marché, et libéraient ceux qui montraient des signes de faiblesses avérés. Au-delà de l’esprit mercantile qui les animait, il subsistait un brin d’humanité en eux. Ce qui ne semble pas être le cas au Cameroun. Un malade, c’est un homme dont les capacités physiques et biologiques ont déjà diminué, il est désormais faible. C’est dire que même s’il avait l’intention de s’échapper, il n’en aurait plus toutes les capacités. Il est faible dans le corps et dans le mental, et n’a besoin d’autre chose que de l’assistance, pas d’une torture supplémentaire. Même les animaux de la forêt comprennent cela, quand l’un des leurs est malade, on voit dans les documentaires comment ils forment un cercle autour de lui pour lui témoigner sa compassion, essayant de lui apporter soutien et aliment. C’est l’instinct animal. Manquerait-t-il désormais, cet instinct animal, chez le geôlier camerounais ?

dans l’absolu, le système judiciaire camerounais ne peut prétendre qu’à enchaîner un prisonnier est le seul moyen à sa disposition pour éviter une évasion sur un lit d’hôpital. L’usage des chaînes dans le traitement humain a été honni et banni depuis 227 ans, Le Cameroun qui aspire à l’émergence ne peut continuellement s’inspirer d’un passé triste et copier dans des habitudes qui n’ont pas cours…même dans la forêt

Revoir les méthodes

Au regard de certains antécédents au Cameroun, de sérieux doutes subsistent sur la volonté d’empêcher l’évasion de Oufo Maurice, pour qu’il soit enchaîné. Où irait-il d’ailleurs, lui qui d’après ce qu’il a confié à un lanceur d’alerte, avait refusé que ses enfants ne paient pour sa libération comme cela a été le cas pour certains de ses compagnons de misère interpellés ce 11 septembre 2020 ? Dans les annales, on retrouve cette évasion spectaculaire d’une prisonnière à l’hôpital régional de Bafoussam en mai 2020. Le régisseur de la prison centrale de la ville avait en effet lancé le 13 mai 2020, un avis d’évasion à l’effet de rechercher sur toute l’étendue du territoire national et de conduire sous escorte dans ce pénitencier, Cyrille Inès Laure Ndunamo Kamto, détenue pour deux affaires. Cette femme politique exerçant comme médecin résidante à Yaoundé, écrouée dans cette prison en vertu de deux mandats de détentions provisoires avait, d’après l’avis du régisseur, échappé à la vigilance du personnel de santé et des gardiens de cette prison ce 13 mai à l’hôpital régional de Bafoussam aux environs du 4H du matin. Elle n’avait pas été enchainée, si tant est que c’est ce moyen barbare qui devrait être utilisé,  même comme d’après son statut social, elle présentait un risque réel de se faire la malle. D’autres exemples sont légion, et dans l’absolu, le système judiciaire camerounais ne peut prétendre qu’à enchaîner un prisonnier est le seul moyen à sa disposition pour éviter une évasion sur un lit d’hôpital. L’usage des chaînes dans le traitement humain a été honni et banni depuis 227 ans, Le Cameroun qui aspire à l’émergence ne peut continuellement s’inspirer d’un passé triste et copier dans des habitudes qui n’ont pas cours…même dans la forêt

Roland TSAPI

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