Droits de l’homme : Wazizi et le corps introuvable

Mort dans des conditions qui tardent à être élucidées, le corps du journaliste Samuel Wazizi n’a toujours pas été remis à la famille, un an après l’aveu du pouvoir qu’il ne vivait plus

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Le 4 juin 2020, il y a un an exactement, le gouvernement camerounais, sous la pression de la presse locale, avouait qu’un journaliste interpellé 9 mois plus tôt le 2 août 2019 à Ekona, dans la région du Sud-Ouest et dont on était sans nouvelles, était mort 15 jours après son arrestation. Dans le communiqué rendu public par le chef de la communication du ministère de la Défense, Samuel Wazizi qu’il qualifiait de « logisticien de divers groupes terroristes », avait été transféré quelques jours après son interpellation  dans les services centraux de la justice militaire à Yaoundé pour exploitation. Il serait arrivé dans un état « fébrile », et conduit à l’hôpital militaire de Yaoundé, il serait mort le 17 août 2019 de suite d’un sepsis sévère. Quoiqu’un sepsis soit défini comme des douleurs atroces provoquées par des sévices corporels et des traumatismes, le responsable de la communication de l’armée précisait dans son communiqué que le journaliste n’avait pas subi de sévices corporels. La nouvelle du décès du journaliste était d’autant plus étrange, qu’entre temps, son affaire était constamment appelée au tribunal militaire de Yaoundé, chaque fois renvoyée pour absence du prévenu, le prétexte étant que l’on n’avait pas pu l’extraire de sa cellule. Les avocats constitués pour suivre l’affaire n’avaient non plus jamais vu le journaliste, puisque en réalité il était mort depuis longtemps, et sa mort cachée. Dans ce même communiqué, le chef de la cellule de communication de l’armée avait prétendu que la famille du journaliste avait été informée du décès, laquelle famille apprenait aussi ce décès à travers le même communiqué. De même, selon les termes du communiqué, il ne tenait qu’à cette famille de venir chercher le corps, que rien ne les empêchait d’ailleurs de récupérer plus tôt. Sauf que depuis cette annonce du décès, les avocats de la famille et quelques parents ont entrepris des démarches pour entrer en possession du corps, mais curieusement, un an après ils ne l’ont jamais eu. Dès les premiers jours de leurs démarches, d’après l’avocat, il leur avait été dit que le corps ne pouvait pas leur être remis parce qu’une enquête avait été ouverte pour déterminer les circonstances de la mort, et que dès la clôture des investigations rien ne s’opposerait plus à la restitution de la dépouille. Un an après, l’enquête est supposée être close et les conclusions remises au chef de l’Etat, mais la famille n’a jamais eu le corps et les résultats de l’enquête n’ont pas été rendus publics.

Dénonciations

En décembre 2020, Arnaud Froger responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières, après investigations, résumait ainsi la situation dans un article publié sur le site internet de l’organisation : « Un journaliste en parfait état de santé qui meurt subitement pendant sa détention alors qu’il présente plusieurs blessures caractéristiques d’actes de torture, une famille qui n’a jamais été informée contrairement à ce qu’ont affirmé les autorités, une justice qui continuait à recevoir les recours des avocats d’un journaliste déjà mort depuis des mois, une reconnaissance extrêmement tardive et sous la contrainte du décès par les autorités, un corps qui n’a jamais été restitué à la famille… Les zones d’ombres restent très nombreuses et les autorités camerounaises toujours aussi silencieuses. L’absence d’explications crédibles nous avait déjà conduits, en août, à saisir trois rapporteurs spéciaux des Nations unies pour leur demander d’agir auprès des autorités camerounaises afin qu’une enquête soit conduite sur les circonstances exactes ayant conduit à la mort de ce  journaliste ». Dans le même article, Clément Boursin, le Responsable Afrique à l’ACAT-Franceaffirmait : « La Commission nationale des droits de l’homme et des libertés (CNDHL) a indiqué le 9 octobre 2020 à l’ACAT-France qu’une enquête avait été menée par la sécurité militaire et les résultats transmis au chef de l’Etat, Paul Biya. Mais, alors que la CNDHL, normalement indépendante et impartiale, devrait peser de tout son poids pour que la lumière soit faite sur la mort d’un journaliste, elle a indiqué à l’ACAT-France qu’“au regard des activités terroristes de Samuel Wazizi au moment de son arrestation, il ne (leur) semblait pas indispensable que le président de la République rende publiquement compte des détails relatifs à cette affaire” ». En quelques mots, la situation se résume ainsi : le pouvoir de Yaoundé a interpellé un homme qui par la suite a disparu. Il n’est pas en prison et son corps ne peut être vu à la morgue, le dilatoire est utilisé pour tourner la famille en bourrique, la Commission nationale des droits de l’homme soutient qu’au regard des activités terroristes de ce dernier, il n’est pas indispensable que l’on rende compte  des détails de l’affaire. Lesquelles activités terroristes n’ont jamais été établies devant un tribunal, les députés ne s’en sont jamais préoccupés.

Le véhicule de la mort

le train de la mort en 1962, bis repetita

Ce fait est suffisant pour indiquer que les droits de l’homme sont en péril au Cameroun. Le véhicule qui a transporté Samuel Wazizi de Buea à Yaoundé ressemble à ne pas s’y méprendre au train de la mort que le Cameroun a connu en 1962. Le 1er février de cette année-là, à la gare de Douala, un groupe de 57 nationalistes camerounais sortis de la prison de New Bell, constitué de 48 hommes, 8 femmes et un enfant, est embarqué dans un wagon métallique normalement affecté aux marchandises, le wagon numéro 31 047. La porte est scellée et plombée au départ. Quand le train arrive à Yaoundé en fin de soirée, on ouvre le fameux wagon et retire 25 corps de prisonniers qui étaient morts asphyxiés. Les 32 autres, qui avaient survécu miraculeusement sont conduits à l’hôpital, où deux autres succombent, les survivants achèvent plus tard le voyage dans les geôles de la redoutable BMM. Le pouvoir organisa un silence autour de l’affaire, les corps furent enterrés en catimini. Plusieurs jours après, alors que la rumeur montait, le pouvoir publia un communiqué vague à la radio, mais un prêtre journaliste publia dans le journal l’Effort camerounais un article avec les détails de l’affaire. Il fut expulsé du Cameroun et le journal saisi. Une prétendue enquête sera bouclée plus tard et conclura à l’asphyxie accidentelle. Le communiqué de l’armée sur la mort du journaliste Samuel Wazizi ne disait pas autre chose, il est mort de sepsis sévère, et on ne sait toujours pas ce qu’est devenu son corps, dans un « Etat de droits », où les lois nationales et les conventions internationales garantissent la dignité de l’homme, libre,  en prison ou mort.

Roland TSAPI

One Reply to “Droits de l’homme : Wazizi et le corps introuvable”

  1. Le grand communiquant de l’armée est interpellé ici. Mr Assonfack dit quoi lui qui a encore été promu malgré sa grosse bourde

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