Droits de l’homme : les suspects des braquages jetés en pâture

Présenter des personnes interpellées suite à des braquages  à la presse est devenu une pratique courante au Cameroun, au mépris du principe de la présomption d’innocence et du respect de la dignité humaine. Une pratique à tête chercheuse en plus.

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Le 9 août 2020, trois présumés voleurs ont été présentés à la presse par la compagnie de gendarmerie de Foumban, dans le département du Noun. D’après le commandant de la compagnie, ils étaient spécialisés dans le vol des véhicules et avaient été interpellés suite à une embuscade tendue après une plainte d’une deuxième victime. Le 21 août 2020, ils étaient également trois présumés voleurs à être présentés à la presse au groupement de gendarmerie territoriale de Douala. Ils ont été interpellés par le bureau spécial d’enquêtes et des recherches criminelles de la ville. Ceux-ci étaient eux aussi des spécialistes en vol des voitures. 30 octobre 2020, scène similaire à Bafoussam. Trois jeunes hommes sont présentés à la presse par les éléments de la police, comme des présumés bandits spécialistes dans les braquages à mains armées des domiciles, boutiques, etc. Non loin de là, à Mbouda le 17 novembre 2020, 5 autres dans la tranche de 19 à 31 ans ont fait l’objet d’un spectacle public organisé par les éléments de la gendarmerie. Ils avaient été interpellés suite aux multiples plaintes des populations victimes des cambriolages des commerces et domiciles, et en possession du chanvre indien et des armes blanches. Ce sont là quelques exemples d’une pratique qui a cours au Cameroun, présenter au public des personnes interpellées dans le cadre des enquêtes suite aux braquages et autres forfaits. Les personnes ainsi offertes en spectacle au public sont généralement nues, avec des pancartes portant les noms et autres pseudonymes accrochées à leurs cous.

Atteinte à la dignité

Si la mise hors d’état de nuire des hors la loi est louable, l’on se demande encore quel est l’effet recherché avec cette pratique devenue courante et qui en plus  pose un problème d’éthique et de respect des droits de l’homme garantis par les textes. D’après le préambule de la Constitution camerounaise, « tout prévenu est présumé innocent jusqu’à ce que sa culpabilité soit établie au cours d’un procès conduit dans le strict respect des droits de la défense. Toute personne a droit à la vie et à l’intégrité physique et morale. Elle doit être traitée en toute circonstance avec humanité. En aucun cas, elle ne peut être soumise à la torture, à des peines ou traitement cruels, inhumains ou dégradants.» Ce sont là les premières lignes de la loi fondamentale du Cameroun. Quand des hommes et femmes sont ainsi présentés à la presse qui relaie, que fait-on de leur intégrité morale, et du traitement qui ne doit pas être dégradant ? Une fois que le public qui ne se pose pas des questions, a intégré que celui qu’il a vu à la télévision est un braqueur, qu’adviendrait-il de son honneur si à la suite d’un procès conduit dans le strict respect des droits de la défense il est déclaré innocent ? Dans les pays civilisés dont s’inspire le Cameroun, il est difficile de voir à la télévision le visage d’un prévenu, on les voit toujours conduit au tribunal avec le visage masqué par un morceau de tissu, juste pour protéger leur intégrité, et même celle de leurs familles, parce que les dommages de pareils actes vont au-delà des concernés eux-mêmes. Pourquoi un enfant devrait devenir la risée de ses camarades à l’école, être moralement torturé et développer des frustrations juste parce que son père est un suspect dans un braquage, et que la police a choisi de l’exposer à la face du monde ?

Loi

Il n’est pas question ici de défendre les braqueurs et voleurs qui sèment la désolation au quotidien dans la société, parce que les auteurs des actes criminels doivent être punis pour leurs actes et purger la peine conséquente, mais comme il est dit généralement, « conformément à la loi ». Le Code de procédure pénal adopté au Cameroun en 2005 et entré en vigueur en 2007, véritable bible des enquêtes préliminaires, n’indique nulle part dans les 747 articles qui le composent, que les suspects doivent être présentés à la presse à une quelconque phase de la procédure. On lit plutôt à l’article 117 alinéa 2 qu’ « à la clôture de l’enquête, le suspect qui n’a pas de résidence connu ou qui ne présente aucune garantie de représentativité est arrêté et conduit devant le procureur de la république s’il existe contre lui des indices graves et concordants

Dans la pratique, tout se passe comme si les autorités en charge du respect de la loi au Cameroun, les forces de l’ordre notamment, sont elles-mêmes dans un dilemme, partagées entre le respect d’une loi qui peut paraître trop clémente parfois, et le désir fort de vengeance devant des suspects qui les ont fait courir. Cette tendance à la vengeance est d’ailleurs dominante dans la société qui elle-même n’hésite pas à juger hâtivement et exercer la justice populaire dans les quartiers, mais force doit revenir à la loi, elle est dure parfois à appliquer, mais c’est là loi, personne n’est au-dessus d’elle, encore moins en dessous, tous sont égaux devant elle. Il peut arriver qu’une victime d’un vol par exemple fasse la prison, juste parce qu’il a été surpris en train de lyncher le suspect qui en est mort. Cela paraitra injuste mais c’est sera la loi, qui interdit de tuer. De même, présenter des suspects à la presse peut ouvrir des failles que des avocats pourront exploiter pour dénoncer des vices de procédure, qui peuvent tout aussi aboutir à la libération des personnes en réalité des auteurs des forfaits et qui devraient être extraites de la société. Il faut aussi remarquer que cette pratique est limitée à un certain type de suspects. Des interpellations sont faites au quotidien au Cameroun, des personnes soupçonnées d’avoir distrait des milliards des caisses de l’Etat, sans que l’on organise un jour une cérémonie de présentation à la presse de ces derniers. Si tant est qu’il faudrait présenter les suspects à la presse pour une raison quelconque, pourquoi les gros bonnets de détournements échappent à cette règle ? Est-ce à dire qu’au Cameroun, plus on vole, plus on doit être respecté ? Que cacherait donc cette pratique à tête chercheuse ?

Roland TSAPI

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