Drame de Ngarbuh : qui et que croire ?

Aujourd’hui le pouvoir de Yaoundé semble pris à son propre piège. Les mensonges répétés sur des événements souvent survenus, ont jeté du discrédit sur ses déclarations, l’opinion a désormais développé le réflexe du rejet de ses version des faits.

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Comme il avait  annoncé le 22 février 2020 dans un style qui n’a pas plus au gouvernement camerounais, le président français Emmanuel Macron a téléphoné à son homologue camerounais le 1er mars 2020 au soir. L’information, bien gardée par les porte-paroles du gouvernement camerounais, a pourtant fait l’objet d’un large écho du côté français, où les médias reprenaient les agences d’informations Afp et Reuters entres autres. L’on apprend ainsi que les deux chefs d’Etat ont en gros échangé sur la crise dans les régions anglophones (Nord-Ouest et Sud-Ouest), notamment de la tuerie qui s’est produite dans la localité de Ngarbuh le 14 février. Ils se sont surtout « accordés sur la nécessité d’une enquête impartiale en réaction aux violences commises contre des populations civiles dans le village de Ngarbuh dans la province du Nord-Ouest.» Si l’on s’en tient à la teneur de cet échange, une énième enquête se préparerait ainsi au sujet du même évènement, pourtant.

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Double communiqué…

Pourtant, le 17 février 2020, deux communiqués du ministère délégué à la présidence de la république chargé de la Défense semblaient déjà dire que la vérité était connue, en même temps qu’on la cherchait encore. Le premier était signé par le chef de la division communication, le capitaine de frégate Atonfack Guemo, faisant allusion aux photographies apparues sur les réseaux sociaux le 15 février 2020 et montrant des images d’un massacre perpétré le jour précédent contre les populations du village Ngarbuh. On y lit : « le ministre délégué à la présidence chargé de la Défense dément formellement ces allégations mensongères et précise, à la lumière des informations méthodiquement et professionnellement recoupées qu’il s’agit simplement d’un malheureux incident, conséquence collatérale des opérations de sécurisation en cours dans la région. » Malgré ces informations « méthodiquement et professionnellement recoupées », le communiqué informait  encore qu’ « une enquête approfondie a immédiatement été ouverte autour de ce regrettable incident et confiée concomitamment à la gendarmerie nationale et la sécurité militaire. Les conclusions de cette enquête feront l’objet d’une large diffusion. »

…deux issues pour l’enquête

Le même jour, un deuxième communiqué signé cette fois du  ministre Délégué lui-même, Joseph Beti Assomo, indiquait, après avoir rejeté en bloc les informations qui circulaient dans les réseaux sociaux et donné sa version des faits,  qu’ « une enquête approfondie a immédiatement été ouverte autour de ce regrettable incident par la gendarmerie nationale et la sécurité militaire. La quintessence des conclusions de cette enquête pourra être publiée en temps opportun. » L’on note déjà que le premier communiqué disait que les résultats de l’enquête feront l’objet d’une large diffusion, le deuxième dit que la quintessence de cette enquête pourra être publié en temps opportun. Et en plus de la confusion qui règne dans les deux communiqué concernant ce qu’on fera des conclusions de l’enquête, l’on se pose aussi la question de savoir ce que vient faire une enquête, alors que les informations en leur possessions ont déjà été professionnellement et méthodiquement recoupés ?

Enquêtes multiples

Toujours au sujet de cette affaire, le gouverneur de la Région du Nord-Ouest Adolphe Lélé Lafrique, a annoncé le 27 février 2020 à Tuboh au cours d’une cérémonie de remise des dons aux déplacées internes, que le chef de l’Etat avait mis sur pied une commission d’enquête pour faire la lumière sur ce qui s’est passé, et devait rendre ses conclusion dans 8 jours. Les résultats restaient attendus, et l’on apprend à l’issue de la conversation téléphonique avec Emmanuel Macron que le président Paul Biya s’est encore accordé avec lui sur la nécessité d’une enquête impartiale. On en sera alors à la troisième.

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Trois enquêtes  donc annoncées, pour la même affaire de Ngarbuh, sans compter la première indiquée dans les communiqués du ministère délégué à la Défense, qui a permis de savoir qu’une opération menée par les militaires avait abouti à la neutralisation de 7 terroristes et à la mort accidentelle de 5 civils dont 4 enfants et une femme. Si cette information est aussi vraie que cela, à quoi serviront alors les enquêtes subséquentes ? Ou plutôt, si des enquêtes sont encore annoncées, n’est pas une raison suffisante pour mettre en doute les chiffres déjà avancées ? Il n’est pas dès lors surprenant que l’opinion soit sceptique et adopte une attitude de réserve vis-à-vis  de l’information officielle.

Le prix du mensonge

D’après le journaliste Julien Chongwang, la méfiance de l’opinion publique vis-à-vis des versions officielles est la résultante d’un mensonge perpétuel dont le gouvernement s’est rendu coupable avec le temps. Il dit « La clé de la difficulté qu’a le gouvernement camerounais à faire entendre sa version sur les circonstances et le bilan de la tragédie de Ngarbuh dans la région du Nord-Ouest, se trouve incontestablement dans le rapport de notre gouvernement à la vérité. En effet, le Cameroun est peut-être ici dans la posture de ce menteur compulsif que plus personne ne croit ni n’écoute, quand bien même il dirait la vérité. Les exemples foisonnent. Retenons-en juste deux pour leur proximité dans le temps et pour leur caractère particulièrement tragique :

1- L’affaire Koumatekel, du nom de cette femme enceinte qui fut opérée par sa propre sœur en plein air à l’entrée de l’hôpital Laquintinie à Douala après que la formation hospitalière eut refusé de l’accueillir. Elle mourut finalement, ainsi que les jumeaux qu’elle portait. La position officielle du gouvernement fut de dire que les enfants étaient déjà décédés au moment où l’infortunée arrivait à l’hôpital. Alors que les vidéos amateurs de l’opération de fortune, tournées par la foule, montraient clairement des enfants pleins de vie au moment où on les sortait des entrailles de leur mère.
2- L’exécution de femmes et leurs enfants par des soldats camerounais dans l’Extrême-Nord. La version du gouvernement fut de soutenir et répéter, envers et contre tout bon sens, que ce ne sont pas des soldats camerounais et que la scène se déroulait au Mali. Il fallut une enquête pointue de la société civile et des médias pour qu’il acceptât ce qui sautait aux yeux de tous ceux qui avaient regardé la vidéo de cet insoutenable massacre
. »

Et de conclure que  le mensonge perpétuel met aujourd’hui le gouvernement et le pays tout entier dans une position très inconfortable. Presque intenable. Et un profond changement s’impose. Coûte que coûte

Roland TSAPI

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