Douala : voies urbaines, les patrouilles des troubles

Des patrouilles de contrôles routiers d’un genre particuliers ont envahi les routes de la ville de Douala, se croyant au-dessus de la loi, créant plus de désordre qu’elles n’en préviennent et ne sont pas loin de déclencher des émeutes

Ecouter l’éditorial

Le carrefour Logbessou, lieu-dit PK 14, à cheval entre l’arrondissement de Douala 5eme et celui de Douala 3eme est devenu un théâtre de violences sans pareil entre les agents en civil arborant des chasubles et les conducteurs de motos, et même des voitures. Une riveraine de ce carrefour qui a plusieurs fois vécu des scènes raconte : « il ne se passe plus une semaine sans qu’on n’assiste à une lutte violente entre les conducteurs des motos taxi et ces gens. L’autre jour, alors que ces agents retenaient des motos, des conducteurs et sans doute d’autres personnes sont entrés dans des quincailleries prendre des chaines et revenaient en groupe, déterminés à les utiliser comme matraques sur ces derniers. Ils ont dû abandonner et s’enfuir. Et cela se passait devant quelques agents de la police nationale, visiblement dépassés, sans oublier que la présence de ces contrôles à ce carrefour renforce les bouchons déjà bien denses à cause des commerçants installés sur la chaussée. » Des scènes similaires sont vécues au jour le jour à divers points de la ville. Le 2 mars 2021 au marché Mboppi, les éléments de la gendarmerie dont le camp est face de cet espace marchand, ont dû utiliser des méthodes fortes pour dégager la voie et libérer la circulation. Les conducteurs des motos avaient bloqué les véhicules et provoquaient des violences, protestant une fois de plus contre la présence et les méthodes de ces agents. Le mode opératoire de ces contrôleurs  est souvent d’une violence et d’une insolence indescriptibles, on dirait des fauves affamées libérées dans un champ de proies. Ils sautent sur des motos qui passent, tirent d’autres par le porte bagage, utilisent des bâtons pour frapper certains qui échappent, font usage de la herse et autre. D’ailleurs, le choix du lieu où ils se placent n’est pas anodin, à l’approche des carrefours, des marchés, sur des endroits dégradés de la chaussée ou aux feux de signalisation, en tout cas, à tout endroit où la circulation est ralentie pour une raison ou pour une autre. Mais qui sont ces agents ?

Les motos taxi, la proie des agents de contrôle

No name

Leurs attitudes barbares, qui conduisent à ces rixes et violences, nous ont amenés à nous intéresser à leur identité. Il ne s’agit pas cette fois des agents des communes d’arrondissement ou de la communauté urbaine de Douala, comme l’opinion et les conducteurs de moto taxi le disent souvent. Ces institutions en dégagent entièrement leur responsabilité et disent ne pas être associées. Il s’agit en réalité des patrouilles mixtes, issues d’une commission de lutte contre le transport clandestin mise sur pied par le préfet du Wouri, et supervisée par la délégation départementale du ministère des Transports pour le Wouri et impliquant les forces de maintien de l’ordre, notamment le corps de la police et les syndicats. Déjà, de par la dénomination, la commission est supposée lutter contre le transport clandestin. Mais ces patrouilles sur le terrain ne ciblent pas seulement les transporteurs, car en plus des taxis bien identifiables, les véhicules personnels sont également interpellés, sans aucun soupçon de transport, puisque n’ayant parfois aucun passager à bord en dehors du conducteur. pareil pour les véhicules à deux roues. Ces patrouilles se comportent comme si la présence des motos taxi dans la ville empêche des particuliers d’avoir leurs motos. Ces derniers subissent des tortures comme s’ils faisaient le transport comme les motos taxi, ce qui en rajoute à la colère des usagers de la route.

Le vers dans le fruit

Autre chose, ce comportement irrespectueux et à la limite illégal des éléments qui composent la patrouille, tient du fait que personne ne commande en réalité cette troupe, à cause du conflit d’autorité. La commission est placée sous l’autorité de la délégation départementale du ministre des Transports, qui en principe désigne des agents pour la patrouille. La police doit fournir des éléments aussi, parmi lesquels un officier de police judiciaire, qui ne peut pas recevoir des ordres d’un civil désigné par la délégation des Transports qui coiffe la commission. De même pour les agents des syndicats, qui ne sont pas des subordonnés ni des agents des Transport ni de la police. Chaque composante fait alors valoir son égo et le résultat est ce comportement incontrôlé, à l’origine de toutes les frustrations et des violences. En règle générale, seul l’agent de la force de l’ordre doit interpeller les véhicules, prendre les dossiers et les remettre aux agents de transport pour contrôle des pièces recherchées. Dans un contexte sain où l’éthique et la conscience professionnelle guident les actions, on pourrait assister à ce genre de scénario. Mais dans un Cameroun où se servir au lieu de servir est la priorité en situation professionnelle, l’élément de la police n’entend pas retirer les dossiers d’un véhicule ou d’une moto et les remettre à un civil qui va négocier avec le propriétaire, avec des fortes chances que des billets changent de mains. Alors le policier préfère procéder au contrôle lui-même, et si les agents des Transports ou les membres des syndicats veulent contrôler aussi, qu’ils interpellent eux-mêmes les véhicules. Ce qu’ils font allègrement, et en toute illégalité, sans en avoir le titre. La règlementation camerounaise interdit en effet, et formellement, l’interpellation d’un usager de la route lors d’un contrôle par un civil, ce rôle étant dévolue à la police ou à la gendarmerie. Mais le zèle avec lequel ces agents en simple chasuble arrêtent les usagers de la route, au point d’utiliser la force, laisse perplexe. Et c’est justement parce qu’ils ne sont pas qualifiés qu’ils s’y prennent mal, avec au bout des violences. Et on frôle les émeutes chaque jour qui passe avec leur présence. Et il ne faudra pas que le pire  arrive avant que l’on ne songe à suspendre ces patrouilles et redéfinir leurs missions, tout en partageant les rôles et en désignant clairement celui qui portera le chapeau, en cas de problème. On accuse déjà les usagers de la route et surtout les conducteurs des motos d’être indisciplinés, mais dans les cas d’espèce, la violence et l’indiscipline proviennent de ceux qui sont justement chargés de lutter contre le fléau.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code