Discours tribal : l’obéissance à la logique coloniale

Sans le savoir, les Camerounais continuent l’œuvre de division insidieusement implantée dans leur subconscient par le colon, avec pour seul but, les dresser les uns contre les autres et mieux les asservir

La paix au Cameroun, la véritable paix, est aujourd’hui fortement menacée par les discours haineux, fondés sur les origines tribales. En fait, le discours haineux, qui a pris des proportions inquiétantes avec l’avènement des réseaux sociaux, est une évolution d’une pratique instituée par les colons successifs allemands et français, dans leur logique de diviser pour mieux régner. Historiquement, le peuple camerounais était porté vers la défense de ses terres sans distinction de tribu, et quand l’intégrité du  territoire était menacée, tous se levaient comme un seul homme. Pour mieux résister à l’invasion allemande sur les côtes camerounaises, Rudolph Duala Manga Bell avait envoyé solliciter l’aide des chefs traditionnels de l’intérieur du pays. Pendant qu’il organisait la résistance sur les berges du Wouri, la même chose se faisait sur les bordures de l’océan atlantique à Kribi et Campo sous la conduite du chef Henri Madola, au Sud Martin Paul Samba tenait le bâton de la résistance, dans la partie septentrionale les lamidos se battaient contre l’implantation coloniale. Tous avaient en tête le Cameroun. Les leaders qui ont été exécutés pour cette cause le 8 août 1914 se recrutent ainsi dans toutes les tribus du Cameroun. Edande Mbita, Tetang, Kum’a Mbape, Timothy Dika  Mpondo Akwa,  Ludwig Mpondo Dika, Kuva Likenye, le Lamido de Kalfu, Lamido de Mindif, Le Chef de Yokadouma, Assako Nna, Mba Anam, Ngosso Din, Henri Madola, Rudolf Duala Manga Bell, Martin Paul Samba pour ne citer que ces derniers

Dans un pays africain comme le Rwanda, les politiques ont su recapitaliser la diversité ethnique pour construire une véritable nation où les tribus ne se regardent plus en chien de faïence, après avoir été instrumentalisées pour se neutraliser au profit de l’étranger.

Lutte pour l’indépendance

Le massacre des Camerounais toutes tribus confondues a continué après le départ des Allemands par les Français, et même de manière plus féroce. Dans une tribune publiée par Célestin Bedzigui dans le journal le jour le 11 janvier 2011, il rappelait que tous les patriotes authentiques du Cameroun doivent faire de cette année 2011, l’année de Célébration de la mémoire des 500.000 héros nationalistes morts pour le Cameroun pendant les troubles qui ont accompagné l’accession de notre pays à l’indépendance. Il rappelait qu’entre 1955 et 1971 , année de l’ exécution de Ernest Ouandié, chef de l’Alnk, sous l’ inspiration et l’encadrement du pouvoir tutélaire de la France, ce qui s’ est passé dans les villages des Hauts Plateaux de la région Bamiléké, dans le Mungo, dans le Nkam, dans les forêts du pays Bassa, dans les villages du pays Eton, dans les camps de concentration de Mentum, Tcholliré, Mokolo, Yoko, dans les centres de tortures du BMM , dans les sous-sols du Service d’ étude et de documentation SEDOC, a atteint les sommets de la cruauté et de l’ inhumanité. La répression contre la “rébellion” armée imputée à l’Upc a battu son plein en pays Bamiléké, Bassa, dans le Mungo, le Nkam, à Douala et Yaoundé de 1955 à 1961. Elle est caractérisée par les massacres des populations et les destructions des villages, avec des méthodes staliniennes. S’ensuivra la répression contre la ‘’ subversion’’ en pays Eton dont les populations étaient massivement sympathisants du Parti Démocrate de André Marie Mbida, adversaire de Ahidjo. Elle connaitra son paroxysme de 1962 à 1964 et sera caractérisée par un climat de terreur dans les villages avec arrestations et déportation massive de dizaine de milliers de ‘’Démocrates’’ a Mentum, Yoko, Tchollire, par le saccage de biens et des produits des villageois, par le recours systématique à la torture, par des viols en grand nombre perpétrés par les militaires dont notamment les ‘’ Saras’’ venus du Tchad et de Centrafrique. Les ‘’ subversifs’’ raflés étaient orientés dans les centres de tri de Eyen Meyong et de Obala et, après bastonnades et tortures de toutes sortes, étaient mis en route pour le ‘’ goulag’’ camerounais. Ce qu’il faut retenir de ce rappel de Célestin Bedzigui, c’est que sur ce plan au moins, les peuples Camerounais ont une histoire commune, qu’ils devraient défendre ensemble.

Le discours haineux qui enfle au Cameroun, est donc en définitive une simple loyauté à la logique coloniale, une obéissance servile et inconsciente à la volonté de l’impérialiste qui est que le Cameroun reste divisé et émietté jusque dans l’âme et dans la conscience, pour lui permettre de perpétuer un système qui lui profite.

Capitalisation

Dans un pays africain comme le Rwanda, les politiques ont su recapitaliser la diversité ethnique pour construire une véritable nation où les tribus ne se regardent plus en chien de faïence, après avoir été instrumentalisées pour se neutraliser au profit de l’étranger. Au Cameroun, les successeurs des colons ont plutôt perpétué le système de division, les régimes politiques successifs sont restés dans la logique divisionniste résumée dans ces écrits du  lieutenant-colonel Lamberton en mars 1960 : «Le Cameroun sengage sur les chemins de lindépendance avec, dans sa chaussure un caillou bien gênant. Ce caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique, les Bamiléké (…), la France ne saurait s’en désintéresser. Ne s’est-elle pas engagée à guider les premiers pas du jeune État ? » Dans la même logique, il a été introduit dans les textes constitutifs des notions qui encouragent le repli identitaire. Dieudonné Mbarga de l’Université de Yaoundé 2 écrivait en 2019 dans un article intitulé la question du repli identitaire au Cameroun : « Une instrumentalisation de l’appar­te­nance tribale/ethnique/régionale par les entrepreneurs politiques est aussi à relever. Elle se fonde sur une interprétation littérale du préam­bule de la loi constitutionnelle de 1996 qui introduit les notions de « minorités » et « autochtones » sans en préciser les contours. Ce faisant, elle semble induire un prin­cipe de discrimination « positive » qui, instrumentalisée, est de na­ture à alimenter le repli identitaire à travers une récupération politique et ou certain tribalisme. »

Obéissance inconsciente

Le discours haineux qui enfle au Cameroun, est donc en définitive une simple loyauté à la logique coloniale, une obéissance servile et inconsciente à la volonté de l’impérialiste qui est que le Cameroun reste divisé et émietté jusque dans l’âme et dans la conscience, pour lui permettre de perpétuer un système qui lui profite. Depuis 1990, Célestin Monga avait diagnostiqué le problème tribal au Cameroun, repris dans ses divers développements par le philosophe Hubert Mono Dzana. Les deux, chacun avec ses mots, expliquent qu’au Cameroun il n’y a que deux tribus, la tribu du ventre, celle de ceux qui sont aux affaires, qui ont tout pour eux et reproduisent leurs familles comme des ayant droit des biens de la nation pour les remplacer, et la tribu des exclus, celle du bas peuple, qui se soigne avec le médicament de la rue et qui s’entasse comme des sardines dans des cercueils roulants pour voyager. Ne pas le comprendre, c’est jouer le jeu du système, au détriment du peuple

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code