Discours à la nation : discours de la nation

Le président de la république a une fois de plus sacrifié au rituel. En laissant de côté les préoccupations essentielles

Les Camerounais attendaient le 31 décembre 2021  un discours à la Nation du président Paul Biya, ils ont eu droit au discours de la nation. La différence entre les deux, c’est que le discours à la nation adresse les problèmes du peuple, mais le discours de la nation s’adresse au peuple, prononcé par l’homme politique pour lui dire quelque chose, que cela soit en adéquation avec ses attentes ou pas, l’essentiel étant qu’il retienne que quelque chose a été dit.

Le covigate évité

Le covid 19 était l’un des sujets sur lequel le président de la république était attendu. Il en dit : « La stratégie de riposte que le Gouvernement met en œuvre produit des résultats fort appréciables. Depuis deux ans, elle a permis de sauver des vies et de limiter l’expansion du COVID-19 dans notre pays. Elle doit donc se poursuivre et au besoin s’améliorer, afin de mieux s’adapter aux mutations de ce virus pernicieux. » Mais il était attendu sur ce point, pas pour dire ce que le gouvernement a fait pour freiner la propagation et sauver les populations, parce que les populations elles n’ont pas attendu, elles ont formé des barrières efficaces pour se munir contre le virus, avec un succès qui a étonné les institutions internationales. Il était attendu pour dire ce qu’il advient désormais du rapport d’audit de la Chambre des Comptes de la Cour suprême sur la gestion du Fonds de solidarité. La mouture finale de ce rapport, produit en octobre 2021 et concernant la gestion des fonds jusqu’au 31 décembre 2020, indique pourtant clairement, et ce n’est qu’un exemple : « Les 7 août et 16 octobre 2020, les commissions « habilitées » ont procédé aux réceptions des marchés spéciaux n° 029 et n°035, respectivement pour les travaux de réhabilitation du pavillon de neurologie de l’hôpital central de Yaoundé (lot 2) d’un montant TTC de 214 999 000 FCFAet les travaux de réhabilitation/extension du pavillon LAGARDE de l’Hôpital Central de Yaoundé (lot 1) d’un montant TTC de 823 999 500 FCFA. Pourtant, le 21 décembre 2020 lors de la visite sur place de l’équipe de contrôle de la Chambre des Comptes, accompagnée du Directeur et du Conseiller Médical de l’Hôpital Central de Yaoundé, les travaux relatifs à ces marchés se poursuivaient encore, soit plusieurs mois après la signature des procès-verbaux de réception desdits marchés. La même irrégularité a été constatée dans le marché spécial n° 022 d’un montant TTC de 216 276 272 FCFArelatif à la construction d’un poste de santé aux frontières de l’aéroport international de Yaoundé-NSIMALEN. Le procès-verbal de réception de ce marché a été signé le 22 avril 2020 alors que le 21 décembre 2020, date du contrôle de la Chambre sur place, les travaux se poursuivaient encore. Dans ce dernier cas, non seulement le paiement intégral a eu lieu avant tout service fait, mais il y a eu double paiement. Au total, la Chambre constate que les marchés spéciaux n° 029, 035 et 022 ont été réceptionnés et payés entre avril et octobre 2020 pour un montant total TTC de 1 255 274 772 FCFA,alors que les prestations étaient inachevées à la date du 21 décembre 2020. »

Sur le plan économique, le président Paul Biya met en avant « La crédibilité de la signature du Cameroun (qui) a de ce fait favorisé la réussite de l’opération de refinancement de l’Eurobond, ainsi que la conclusion d’un nouveau Programme Economique et Financier avec le Fonds Monétaire International. » Là où les pays sont fiers de rembourser les dettes et de se mettre désormais à l’abri, le Cameroun se targue d’être encore en mesure de s’endetter. Jusqu’à quand, pour quelles fins. Au moment où il prononce ce discours d’un homme politique, les enseignants ayant délibéré pour l’examen baccalauréat de l’enseignement général session de 2021, depuis le 25 juillet 2021 ne sont toujours pas payés, alors que les fonds destinés à les payer font partie des frais d’examen payé 6 mois plus tôt. En résumé, il y a un an que les élèves ont payé des frais d’examen, qui ne sont jamais arrivés entre les mains des correcteurs qui ont pourtant fini leur travail il y a 5 mois, et d’autres candidats ont également déjà payé pour le prochain examen. Des exemples peuvent être multipliés à souhait, qui démontre que le pays tire le diable par la queue, malgré le train de vie dispendieux et ostentatoire de l’Etat.

Insécurité

Et que dire de la sécurité des biens et des personnes ? Pour le président de la république, « la confiance dont jouit le Cameroun auprès de nos partenaires est le fruit des efforts que nous déployons chaque jour, pour que le Cameroun demeure le havre de paix et de stabilité qu’il a toujours été.  Pour cela, nous avons amplifié nos efforts pour que règnent la paix et la sécurité sur toute l’étendue du territoire national. » S’agit-il de la crise anglophone qui dure et perdure, pour laquelle lui-même évoque la récente tuerie de trois élèves et d’une enseignante du Lycée Bilingue d’Ekondo Titi, ou s’agit-il des nombreux cadavres recensés entre les Mousgoum et les Arabes choa dans la région de l’Extrême nord pour une goutte d’eau ? De plus, l’insécurité au Cameroun n’est plus seulement sociale, elle est désormais alimentaire, l’une nourrissant l’autre par ailleurs. Les cris des populations en cette fin d’année 2021, devant la hausse des prix des denrées de première nécessité est une preuve qu’elles ne savent plus à quel saint se vouer. Face à cela, le discours à la nation, qui se veut compatissant et, humble et à la limite proche d’une confession, aurait été bienvenu. Il est inquiétant qu’à la veille d’une coupe d’Afrique des nations, le président parle de l’autosuffisance énergétique, quand une ville comme Bafoussam, accueillant une poule, ne peut être fournie en l’électricité en quantité et en qualité, compromettant au passage la fourniture de l’eau, l’autre denrée essentielle.

Roland TSAPI

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