Dialogue national : à reprendre

L’insécurité demeure grandissante dans les régions en crise au lendemain du grand dialogue national. Les Etats Unis et l’Union européenne, emboîtant le pas des organisations de la société civile locale, en redemandent.

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Deux semaines déjà que le Cameroun est sorti du dialogue national. L’objectif qui était de ramener la paix dans les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest semble s’éloigner chaque jour, malgré les actes sporadiques, spontanés et disséminés  çà et là dans ces régions en crise. Le 16 octobre 2019, à l’occasion de l’installation du nouveau préfet Abdoulahi Aliou  du département de la Menchum à Wum dans le Nord-Ouest, Policarp Ikom, présenté comme un ancien sécessionniste, a publiquement fait son méa culpa en demandant des excuses, il est passé aux aveux comme étant un combattant des forces de défenses de l’Ambazonie.

Il a par la même occasion lancé un appel à ses camarades de lutte encore en brousse de déposer comme lui les armes et venir le rejoindre dans les camps de réinsertion. Sauf que son appel et sa reddition n’auront duré que le temps d’une nuit, le lendemain il a été assassiné. Cette sortie faisait suite à celle des autres repentis présentés lors de l’ouverture du dialogue au palais des Congrès de Yaoundé, qui avaient également demandé que leurs camarades sortent les rejoindre, sans que cela n’ait un écho perceptible.

Mauvais interlocuteurs ?

De là à se poser la question de savoir quelle est la représentativité de ceux-là qui peuvent sortir, avec même des titre de général comme Policarp Ikom sans être suivi de ses soldat, et pire être assassiné quelques heures après ? De toute évidence ce soit disant général ne commandait aucune troupe, si oui il avait été désavoué dans sa démarche, et était désormais considéré comme un traitre, si l’on retient l’hypothèse selon laquelle il a été assassiné par les sécessionnistes.

On pourrait en  conclure que le gouvernement deale avec les mauvaises personnes, et que ceux qui se présentent à lui ou sont présentés comme des leaders n’en sont pas. L’évidence saute dès lors aux yeux, le dialogue n’a pas fait avancer les choses de ce côté, comme il fallait s’y attendre au regard de la préparation, de la conduite et du contenu de ces assises qui ont minutieusement mis de côté la forme de l’Etat pourtant la paume de discorde.

D’ailleurs, les institutions internationales, comme l’Union européenne qui avait demandé le dialogue et salué sa convocation, se sont inquiétée dès la clôture des débats. Dans un communiqué de presse signé le 14 octobre 2019, le Conseil de l’Union Européenne dit qu’il reste je cite « préoccupé et condamne avec vigueur la persistance de la violence et le niveau d’insécurité dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun, notamment à l’encontre de la population civile. De nombreuses et graves violations des droits de l’homme continuent d’être rapportées et une criminalité prédatrice s’est développée. Tel que relevée par la Haute Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, de sévères exactions ont été commises, comme des arrestations et détentions arbitraires, incendies d’habitations, usage excessif de la force contre des civils et violences sexuelles. La crise humanitaire s’en trouve aggravée, poussant davantage de personnes à l’exil, avec près de 42000 refugiées au Nigéria et 530 000 déplacées internes dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. La situation économique est également fortement affectée.» Cette sortie date bien du 14 octobre, bien après le dialogue national, mais relève en résumé que la situation est plus grave qu’elle ne l’était avant le 30 septembre 2019 au début des assises de Yaoundé.

Appel pour un vrai dialogue

Le Communiqué du Conseil européen va plus loin en indiquant : « le recours à la violence dans ces régions n’apportera pas de solution. L’union européenne réaffirme la nécessité pour l’ensemble des acteurs camerounais de respecter l’Etat de droit et de résoudre cette crise de manière pacifique, dans le cadre d’un dialogue inclusif. En coordination avec ses partenaires internationaux de la région, l’Union européenne continuera à soutenir tous les efforts, à l’instar de la facilitation menée par les autorités suisses, pouvant renforcer cette dynamique.»

Plus de doute, pour l’Union européenne aussi, il n’y pas eu un dialogue à Yaoundé, il en faut plutôt un de véritable, avec un facilitateur neutre. Bien avant l’Union européenne, les Etats Unis d’Amérique avaient déjà donné le ton dans le sens de la demande d’un vrai dialogue. Dans un communiqué daté du 10 octobre 2019, l’Ambassade américain à Yaoundé dit: « Plus de violences n’est pas la solution. Nous appelons toutes les parties en conflit dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest à renoncer à de nouvelles violences et à entamer un dialogue ouvert sans conditions préalables. » Ces institutions internationales emboitent ainsi le pas à des organisations de la Société civile locales, pour lesquelles la crise anglophone ne trouvera pas de solutions tant que le pouvoir de Yaoundé continuera à éluder les vrais sujets et les vrais interlocuteurs.

Le malaise plus que profond

L’assassinat de Policarp Ikom au petit matin du 17 octobre, quel que soit l’auteur, est bien la preuve que la crise persiste, que le malaise est bien là. Et c’est encore une vie en moins, et il y a lieu de se demander à qui profite tous ces crimes ? A qui cela fait mal que les portes des prisons s’ouvrent pour libérer tous les détenus de cette crise, pourquoi avoir autant peur d’aborder en discussion la question de la forme de l’Etat, alors que cette forme de l’Etat et son évolution font partie de l’histoire du Cameroun ? Dans tous les cas, le Pouvoir de Yaoundé doit bien se rendre compte que pendant qu’il cherche à contourner les sujets et trouve des mauvaises solutions aux vrais problèmes, le compteur pointe, et l’histoire retient.

La réalité est qu’il y 37 ans le pays était relativement calme, aujourd’hui on ne peut pas en dire autant. Chaque vie perdue, chaque liberté entravée, chaque bien détruit, chaque Camerounais violenté sous prétexte qu’il n’est pas chez lui, tout cela sera mis à son compte, et il ne pourra pas se défausser sur qui que soit, car comme écrit dans la bible, « chacun de nous rendra compte pour lui-même » Romains chapitre 14, verset 12.

Roland TSAPI

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