Devoir de mémoire : Remember Ouandie

Son exécution sur la place publique il y a 50 visait aussi à lessiver psychologiquement peuple. Mais il pourrait également de socle pour une reconstruction nationale

C’était le 15 janvier 1971. Ernest Ouandié, le dernier leader de l’Union des populations du Cameroun était exécuté à Bafoussam, après avoir été condamné à mort 10 jours plus tôt par le tribunal militaire à Yaoundé. Le pouvoir avait tenu à venir l’exécuter à Bafoussam, non pas parce qu’il était impossible de le faire à Yaoundé, mais parce qu’il fallait passer un message à un peuple. Le message d’un pouvoir prêt à punir toute contestation par la mort par fusillade sur la place publique. Depuis de nombreuses années en effet avant 1971, le pouvoir avait adopté l’effet psychologique comme moyen de dissuader les populations de s’engager dans la contestation

« Un jour, quand on m’a affecté à Nkongsamba, raconte ainsi Félix Sabal Lecco, préfet du Mungo en 1964 et 1965, ma femme est allée au marché : elle est revenue en me disant qu’elle avait trouvé des têtes de rebelles alignées, au marché. Ça l’a effrayée, ça l’a dégoûtée. Elle est rentrée à la maison, sans pouvoir acheter à manger… »

Terreur psychologique

Comme le relève Thomas Deltombe et coauteurs  : « Pour les autorités gouvernementales, il ne s’agit pas simplement de couper physiquement les populations des rebelles, mais surtout d’anesthésier en elles, jusque dans les profondeurs de leur âme, toute velléité « subversive ». Dans cette optique, chaque événement susceptible d’effrayer les populations est savamment exploité. L’arrestation quasi simultanée de Noé Tankeu, Makande Pouthe et Pierre Kamdem Ninyim est ainsi l’occasion d’une vaste opération de choc psychologique. Ayant subi des « interrogatoires » musclés à la BMM, condamnés à mort à la va-vite par les tribunaux militaires fin 1963 grâce au durcissement des mesures contre-subversives opéré en octobre 1963, les trois hommes et leurs supposés « complices » sont transférés dans les chefs-lieux de leurs régions d’origine respectives, Douala pour Tankeu, Édéa pour Makande Pouthe et Bafoussam pour Kamdem Ninyim : ils y sont exécutés, le même jour, le 3 janvier 1964, devant des milliers de personnes sommées par les autorités d’assister au supplice (on dénombre pas moins de 40 000 « spectateurs » pour l’exécution de Kamdem Ninyim). Cette exécution collective et décentralisée, explique le lendemain le « Bulletin de renseignements hebdomadaire » du SEDOC, « a été accueillie avec soulagement par l’opinion publique, qui considère cet acte comme étant le moyen le plus efficace pour châtier ces rebelles et surtout pour prouver aux dévoyés que le vandalisme ne fera jamais loi sur le territoire national ». Aux exécutions publiques s’ajoute l’exhibition, sur les marchés et le long des voies de communication, des têtes coupées des « rebelles » les plus célèbres de chaque localité. Les habitants, convoqués là encore pour assister au macabre spectacle, ne doivent montrer aucun signe d’émotion, sous peine d’être considérés comme des sympathisants upécistes. Seuls quelques privilégiés insoupçonnables peuvent trahir leur effroi. « Un jour, quand on m’a affecté à Nkongsamba, raconte ainsi Félix Sabal Lecco, préfet du Mungo en 1964 et 1965, ma femme est allée au marché : elle est revenue en me disant qu’elle avait trouvé des têtes de rebelles alignées, au marché. Ça l’a effrayée, ça l’a dégoûtée. Elle est rentrée à la maison, sans pouvoir acheter à manger… » La femme du préfet de Nkongsamba a sans doute réussi à s’habituer à ce triste spectacle. Car cette pratique est si fréquente qu’elle finit par devenir presque routinière au cours des années 1960 et jusque dans les années 1970 »

“Il faut restituer la maison de New Bell par exemple, restituer son terrain de Bamdoula qui est aujourd’hui accaparé par une élite. Chaque année des acteurs politiques se mobilisent pour commémorer la mémoire d’Ernest Ouandie. Ce qui est louable. Ernest Ouandie ne nous appartient pas, mais à l’histoire du Cameroun. L’Etat doit s’activer pour restituer à Ernest Ouandie son patrimoine

Symbole de l’unité

50 ans après, des Camerounais nostalgiques et conscients de la place qu’occupe l’histoire d’un pays, ont commémoré le 15 janvier 2022, cette série de double assassinat d’un peuple, dont Ouandie n’était qu’un symbole ou le parachèvement. Mais Ernest Ouandie, comme beaucoup d’autres nationalistes connus ou inconnus, fait partie de ces symboles du patriotisme, que ceux qui les combattaient farouchement en public, admiraient profondément en secret. Henriette Ekwé rappelle que « Vingt ans plus tard, le commissaire du gouvernement du tribunal militaire dira toute son admiration pour Ouandié et son regret de l’avoir condamné à mort. »  En plus des cas isolés d’admiration, il a été réhabilité par la loi n°91/022 du 16 décembre 1991, au même moment que quelques-uns de ses camarades, et le président Ahmadou Ahidjo, leur bourreau d’antan, qui lui aussi avait été condamné pour presque les mêmes motifs que les nationalistes, atteinte à la sûreté de l’Etat, après le coup d’Etat du 6 avril 1984. Aujourd’hui encore, cette réhabilitation n’a pas toujours été suivie d’effets concrets. Dans une interview accordée au journal the Politics Hebdo numéro 031 du 27 octobre 2021, le fils aîné du martyr, Philipe Ouandie  déclare : « Déjà, je dis déjà merci au nom de la famille pour l’élévation de mon père au rang de héros national. Mais c’est purement cosmétique. Il faut restituer la maison de New Bell par exemple, restituer son terrain de Bamdoula qui est aujourd’hui accaparé par une élite. Chaque année des acteurs politiques se mobilisent pour commémorer la mémoire d’Ernest Ouandie. Ce qui est louable. Ernest Ouandie ne nous appartient pas, mais à l’histoire du Cameroun. L’Etat doit s’activer pour restituer à Ernest Ouandie son patrimoine ».

Restaurer les héros dans leurs droits, serait en effet un signe de réintégration de tous les fils dans une nation qui cherche désespérément une union des cœurs pour une paix durable. A ce jour, bien de Camerounais, parents proches ou lointains de tous ces hommes tombés sur le champ de la bataille pour la liberté véritable, ont le sentiment d’être exclus, et affirment encore que c’est lourd de porter leur nom. Dans la logique de cette reconstruction de la nation, Basile Louka, universitaire, ancien Secrétaire général de l’UPC, ancien détenu politique, soutient dans le même journal : « Toute nation est mémoire et projet, l’éducation au patriotisme a besoin de modèles, Ouandié Ernest en est un, un symbole fort de la réconciliation du Cameroun avec lui-même.» Dans un contexte de désagrégation totale et de la monté du discours tribal, aucun matériau n’est à négliger dans la pose d’une solide fondation, pour une nation forte, au-delà des individus

Roland TSAPI

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