Développement : l’Afrique toujours sur le mauvais chemin

Les politiques agricoles sont encore et toujours orientées vers la satisfaction de l’étranger, au détriment d’un développement local

Le sort de l’Afrique est-il ailleurs ? Le destin du continent est-il contrôlé par les autres ? En 1962, il y a 59 ans, René Dumont publiait un livre intitulé « l’Afrique noire est mal partie », dans lequel il démontrait que le développement agricole tel qu’il était conçu et mis en pratique par les jeunes Etats africains et leurs partenaires ex puissances coloniales, ne pouvait pas aider l’Afrique.  Tout était bien fait pour que le Continent ne sorte jamais de son état de dépendance. Cette politique, soutenait Dumont, ne pouvait que renforcer la mainmise du capitalisme sur les économies paysannes africaines et aggraver dangereusement le déficit alimentaire du continent. Après la publication de l’ouvrage, le professeur Dumont fut déclaré persona non grata dans plusieurs pays africains, où les jeunes chefs d’Etat ne voulaient pas se mettre en porte à faux avec leur bienfaiteur de colon qui venait de leur donner le pouvoir, en abritant chez eux l’ « agronome de la faim » qui critiquait les politiques agricoles.  Dans les faits, les jeunes Etats du pré carré francophone n’avaient pas une politique agricole, ils devaient simplement perpétuer celle mise en place par la France depuis longtemps, qui imposaient aux paysans des cultures qui ne devaient leur servir à rien, comme le café et le cacao. Ces cultures qui donnaient tout de même aux paysans l’illusion d’une source de richesse, mais dans le fond une source d’appauvrissement.

Sauf qu’ils n’avaient pas compris que même s’ils produisaient des milliers de tonnes de café ou de cacao, il fallait attendre que le blanc vienne l’acheter. Et s’il ne l’achetait pas, le cultivateur ne pouvait pas le consommer comme il aurait dû consommer son macabo. En plus, le colon fixait le prix qu’il voulait, il continue d’ailleurs de le faire, pour la production que les paysans ont mis toute leur énergie à faire.

Appât

Cacao, les ouvriers noirs pour la richesse blanche

Voici ce qu’en dit Martin Kuété dans un article intitulé« Café, caféiculteurs et vie politique dans les hautes terres de l’Ouest-Cameroun » publié dans cahiers d’outre-mer numéro 243 de 2008 : « La pratique de la culture du caféier, qui se veut « sage et méthodique »justifie alors la mise en place d’un cadre réglementaire rigoureux qui accroît la mainmise de l’administration coloniale sur le café. Une kyrielle de textes est élaborée, résumée par le « Code » de l’agriculteur indigène du caféier arabica (Arrêté du 10 mai 1937). Il discipline la pratique de l’activité, rend obligatoire l’obtention d’une autorisation du chef de la circonscription pour accéder à la caféiculture. Toutes ces mesures tendent à privilégier la qualité sur la quantité de café à produire. Il stigmatise la chasse aux planteurs indélicats, utilisant à souhait les méthodes coloniales bien connues que M. Lagarde (1935) traduit : « … Pour faire appliquer les bonnes méthodes culturales, il n’y a que les sanctions. Il est nécessaire qu’elles soient codifiées et que leur application puisse en être mathématique… Le café n’étant pas une culture indigène, si ces derniers veulent en faire, il leur faut appliquer des méthodes de culture rationnelles ». Désormais, l’administration coloniale fait la discrimination entre « les hommes de confiance » qu’elle privilégie dans l’attribution des autorisations et la fixation du nombre de pieds de caféier accordés et la priorité réservée aux chefs et à leurs notables à l’accès à la culture du caféier en faisant une récompense de l’administration coloniale à une clientèle qui lui est entièrement dévouée et qu’elle contrôle de très près. L’obligation de vendre la production à la Coopérative Indigène embrigade le paysan et l’expose aux abus. »  Le piège était bien masqué : le colon avait donné l’impression que le café c’était de l’or noir, fait semblant de sélectionner les privilégiés qui pouvaient cultiver et leur donner des autorisations de le faire. Comme tout le monde courait vers la richesse, en réalité factice, beaucoup ont alors détruit des champs de culture du macabo, des plantains et autres aliments de base, pour se lancer dans la culture du café. Sauf qu’ils n’avaient pas compris que même s’ils produisaient des milliers de tonnes de café ou de cacao, il fallait attendre que le blanc vienne l’acheter. Et s’il ne l’achetait pas, le cultivateur ne pouvait pas le consommer comme il aurait dû consommer son macabo. En plus, le colon fixait le prix qu’il voulait, il continue d’ailleurs de le faire, pour la production que les paysans ont mis toute leur énergie à faire. Parfois, par simple méchanceté et pour montrer que c’est lui le maître qui décide, il pouvait dire « mauvais cacao, au feu », comme le relate Eza Boto dans Ville cruelle.

L’Afrique noire qui était déjà mal partie en 1962 selon René Dumont, est toujours sur ce chemin, 59 ans après. A qui la faute ? Un proverbe Batcham dit : « avant de te tromper, où était ta propre sagesse »

Retourner vers le local

C’est ce système agricole que le colon a laissé, et qui a été perpétué par les jeunes chefs d’Etats aux ordres. Il fallait détruire les cultures locales utiles à l’habitant du village, pour cultiver des produits pour le blanc. C’est ce système agricole que dénonçait il y a 59 ans René Dumont. La mère qui sort du champ avec son régime de plantain, son panier de manioc ou son seau de pommes de terre, fixe elle-même le prix, le père qui sort du champ avec le sac de café ou de cacao attend que l’autre vienne fixer le prix. C’est ce que dénonce aussi un jeune agriculteur camerounais dans une vidéo distribuée dans les réseaux sociaux, où il est debout devant un vaste de champ de manioc et dit « je continue à dire stop à la culture du cacao, c’est la culture de l’asservissement, vous voulez qu’on prenne le fouet pour que vous comprenez ? Calculez combien ça vous rapporte sur un hectare, et calculez combien un hectare de macabo vous rapporte, combien un hectare de manioc comme celui-ci rapporte. Vous êtes toujours là à dire que mon père a fait le cacao, mon grand-père a fait le cacao. Ce n’était pas leurs fautes, ils n’étaient pas éclairés, ils étaient obligés de le faire, ça ne leur appartenait même pas, vous  savez qu’ils ne pouvaient même pas arracher un plant ? Jusqu’en 2000 si vous arrachiez un plan de cacao on vous mettait en prison pour destruction des biens. Vous savez comment sont morts vos parents là, ils sont morts misérables. Avez-vous déjà vu un agriculteur misérable en Europe ?  Il est très facile de vous tromper. Produisez ce que vous consommez, arrêtez de produire ce que les autres vont utiliser dans leurs industries. Vous transformez le cacao ici, et même si vous le faites, qui consomme ? Ce que vous produisez là, s’ils disent qu’ils ne vont pas acheter parce qu’il y a de la fumée dedans, vous allez consommer ? On ne peut même plus trouver le taro, les pommes de terre sont devenus rares parce que tout le monde est là avec les appareils au dos, pour pulvériser le cacao qu’on va envoyer en Europe, pour aller créer les emplois là-bas, pendant ce temps vos enfants chôment ici au Cameroun » Le jeune agriculteur finit la vidéo en disant dans un langage local « faites attention ». Et c’est le cas de le dire. L’Afrique noire qui était déjà mal partie en 1962 selon René Dumont, est toujours sur ce chemin, 59 ans après. A qui la faute ? Un proverbe Batcham dit : « avant de te tromper, où était ta propre sagesse »

Roland TSAPI

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