Désordre urbain : la case habitat

L’anarchie observée dans les rues des grandes villes n’est que la continuité du désordre installé dans les habitations

Le retour des pluies chaque année fait toujours ressortir en surface une autre face du désordre urbain dans les villes du Cameroun, celle des constructions anarchiques. En réalité, l’anarchie constatée sur les chaussées, les trottoirs ou dans les marchés n’est qu’une reproduction de celle dans laquelle les populations vivent et dorment la nuit tombée dans certains quartiers, dit bidonvilles ou banlieues.   Il est connu, et Martin Luther Djatcheu, docteur en urbanisme, aménagement de l’espace et environnement – Université de Bretagne Occidentale le relève encore dans un article publié le 10 septembre 2018 dans la revue scientifique Géo confluences, l’augmentation de la population urbaine s’accompagne de l’accroissement de la demande de logements de 10 % chaque année, soit 100 000 logements par an pour chacune des seules villes de Yaoundé et Douala. Mais l’offre étatique pour l’ensemble du Cameroun est annuellement estimée à environ à 10 000 logements d’après le ministère du développement urbain et de l’habitat, même si ce chiffre est difficilement vérifiable. De plus, les rares logements décents qui sont construits sont hors de portée de la bourse de l’écrasante majorité des citadins. Ainsi dit l’urbaniste « face à l’incapacité de la puissance publique et du secteur privé formel de produire suffisamment de logements bon marché, les citadins sont eux-mêmes les producteurs de leur habitat, généralement sur des terrains en principe non-constructibles, et dans une dynamique d’autoconstruction où se côtoient faux et vrais maçons. » Il appelle résume la situation dans l’expression « fabriquer la ville avec les moyens du bord »

Espace interdit

Le résultat de l’utilisation de ces moyens du bord donne des quartiers qu’on peut qualifier de populeux, pauvres, précaires, bidonvilles, sous quartiers, ghetto, elobi, ou autres, mais qui ont un dénominateur commun, l’installation anarchique, l’habitat précaire. A Douala, le Codas Caristas a initié un projet pour l’amélioration de certains de ces quartiers, et pour les présenter sous un visage moins hideux, il les qualifie de « quartiers populaires » tout en essayant de sortir de là le meilleur possible, dans le cadre d’un programme d’amélioration du cadre de vie. Un projet qui en réalité essaie d’y arrondir les bords, sans enrayer le mal profond qui est celui de la non-observation du minimum de règles en matière d’occupation des sols et de construction urbaine. La loi n° 2004-003 du 21 avril. 2004 régissant l’urbanisme au Cameroun dit à l’article 9 : « (1) Sont inconstructibles, sauf prescriptions spéciales, les terrains exposés à un risque naturel (inondation, érosion, éboulement, séisme, etc.); les parties du domaine public classées comme telles et les aires écologiquement protégées telles que définies par la législation relative à la gestion de l’environnement. (2) Sont impropres à l’habitat les terrains exposés à un risque industriel ou à des nuisances graves (pollutions industrielles, acoustiques etc.) et ceux de nature à porter atteinte à la santé publique ou aux valeurs culturelles locales. » Ici, comme dans beaucoup d’autres domaines, c’est ce qui est interdit que les gens raffolent. La vitesse avec laquelle ces zones décrites par la loi comme non constructibles sont souvent occupées laisse songeur, on dirait que l’idée qu’un terrain sera inondé en saison de pluie augmente sa valeur, il attire les populations comme le miel attire les fourmis. Le prétexte selon lequel  la course vers ces zones est la conséquence de la pauvreté s’est révélée fausse avec le temps, et les plus anciens habitants des zones inondables peuvent témoigner qu’en 5 ans ils ont dépensé dans la stabilisation de ce terrain dit bon marché, plus d’argent que s’il avait acquis une parcelle dans une autre zone.

Mais tout comme la vraie bible aussi, la bible de l’urbanisme est victime du phénomène de la dilution, c’est-à-dire que plus on prêche, plus le péché augmente.

Installation anarchique

Comme les populations y arrivent dans le désordre, c’est aussi comme cela qu’elles s’installent. La loi ici c’est qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, à l’article 11 de la loi sus cité, on lit « (1) Sauf prescription spéciale des documents de planification urbaine ou du Maire de la commune concernée, notamment en matière de restructuration urbaine, la constructibilité des terrains est subordonnée à leur desserte par des voies publiques ou privées d’une emprise minimale de sept (7) mètres. (2) En tout état de cause, toute parcelle à bâtir doit permettre l’intervention des services de secours et de voirie (pompiers, assainissement, enlèvement des ordures ménagères, etc.) » En regardant ce qui se passe dans certains quartiers des villes camerounaises, Douala et Yaoundé en particulier, on arrive à se demander si on est toujours au Cameroun où existe cette loi, ou si cette loi est faite pour un autre pays qui n’est pas le Cameroun. En matière de lois d’ailleurs, le domaine de l’urbanisme est l’un sinon le plus fourni au Cameroun, il existe même ce que les acteurs du domaine appellent la bible de l’urbanisme au Cameroun, en 3 tomes pas moins. Tout s’y trouve, jusqu’au moindre détail, tout comme dans la vraie bible. Mais tout comme la vraie bible aussi, la bible de l’urbanisme est victime du phénomène de la dilution, c’est-à-dire que plus on prêche, plus le péché augmente. Il ne se passe un jour que le ministère du développement urbain et de l’habitat n’élabore des outils de planification et de programmation urbaine, repris en écho par les mairies des villes et les mairies d’arrondissement: le plan directeur d’urbanisme (Pdu), le plan sommaire d’urbanisme (Psu), le plan d’occupation du sol (Pos), le plan de développement local (Pdl), le plan de développement communal (Pdc), Plan de Gestion Environnemental (PGE), Plan d’Aménagement et de Développement Durable (PADD). Bref, des plans à n’en plus finir, ou qui finissent par se neutraliser entre eux et laisser place au désordre. 7 plans au total pour le résultat qu’on connaît. Peut-être faudrait-il ranger tous ces plans au placard, et revenir au simple bon sens, qui a guidé les grands bâtisseurs des villes urbaines, ou qui a inspiré les premiers maires de la ville de Douala, Christian Tobie Kuoh, André Michel Epée ou Jacques Bebey en 1969 n’avaient pas eu besoin d’autant de plans pour offrir au citoyen un cadre de vie agréable à Douala. Au vu des résultats obtenus, les divers plans élaborés depuis des années pourraient à juste titre être résumés en un seul ainsi dénommé ; le plan du désordre urbain au Cameroun

Roland TSAPI

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