Démocratie : les objectifs détournés

Applaudie au départ comme la solution pour le bien-être des populations et un déclencheur de développement, la démocratie dans certains pays africains a été dévoyée pour servir les intérêts privés des dirigeants au détriment des peuples. Donnant raison à un ancien président français qui disait que les Africains ne sont pas mûrs pour la démocratie

Le monde a célébré le 15 septembre 2022 la 15 eme édition de la journée internationale de la démocratie. A cette occasion, le Secrétaire général des Nations unis, le Portugais António Guterresa fait cet état des lieux : « Nous célébrons aujourd’hui le 15ème anniversaire de la Journée internationale de la démocratie. Pourtant, partout dans le monde, la démocratie recule. La sphère publique se rétrécit. La méfiance et la désinformation gagnent du terrain. Et la polarisation sape les institutions démocratiques. L’heure est venue de tirer la sonnette d’alarme. L’heure est venue de réaffirmer que la démocratie, le développement et les droits humains sont interdépendants et complémentaires. » Il résume ainsi la situation globale de la démocratie dans le monde, situation à laquelle l’Afrique en général et le Cameroun en particulier, contribuent largement.

Pour le cas de l’Afrique, depuis 1990, l’ancien président français Jacques Chirac avait lancé une phrase, «  l’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie », alors considérée comme une provocation qui s’inscrivait dans la logique d’infantilisation dont les Africains faisaient l’objet depuis la période de l’esclavage, où des millions et des millions d’hommes et de femmes avaient été déportés, suivi de la colonisation au cours de laquelle ils étaient esclavagisés sur place, ensuite des luttes d’indépendance qui ont permis de les exterminer en masse, pour enfin accorder une autonomie sous contrôle, comme à des enfants dans une cours de récréation étroitement surveillés par le maître. Cette déclaration de Chirac avait été fortement battu en brèche, car les années 90 marquait indubitablement une ère nouvelle: celle de la démocratie. Avec la “démolition” des régimes monolithiques et oligarchiques qui, depuis les indépendances, s’étaient accaparé le pouvoir d’Etat et l’utilisaient à des fins personnelles au grand dam des populations en souffrance.

L’un des piliers de la démocratie, la liberté de manifester, est dès lors mis en tenaille. La situation s’est considérablement dégradée depuis lors, comme le remarque le Secrétaire général de l’Onu Antonio Guterres, au point où la 15 eme édition de la journée internationale de la démocratie, le 15 septembre, a coïncidé au Cameroun avec le procès en appel des militants d’un parti politique le Mouvement pour la renaissance du Cameroun, condamnés par le tribunal militaire à 7 ans de prison pour avoir eu l’intention de manifester, intention que la justice a qualifié d’insurrection.

Démocratie de façade

Des élections en Afrique, un leurre

A cette époque Jacques Chirac était maire de Paris. 6 ans plus tard, devenu président de la république française, il prononça un discours devant le parlement congolais à Brazzaville le 18 juillet 1996, revenant une fois de plus sur la démocratie en Afrique : « Quand vinrent les indépendances, il fallut parer au plus pressé, construire l’Etat, bâtir l’unité nationale, se doter d’une idéologie. La période fut rude et des traces en subsistent encore dans bien des pays.  L’aspiration des citoyens à la conduite des affaires publiques et au pluralisme, en un mot à la vie démocratique, est la plus récente étape de cette évolution. Mais la réponse à cette attente ne pouvait venir de l’extérieur. La volonté qui s’est manifestée dans un passé récent, de soumettre l’aide publique internationale à des conditions politiques, a conduit certains pays à se parer d’un masque pour répondre à cette expérience. Il s’en suivit une démocratie de façade, mais sans adhésion de l’esprit et du cœur. Tout cela allait finalement à l’encontre des objectifs poursuivis. » Il ne pensait pas si bien le dire. Pour bénéficier de l’aide internationale, beaucoup de pays africains ont fait semblant de s’ouvrir à la démocratie. Au Cameroun par exemple, la loi sur la liberté d’association est votée en décembre 1990 pour consacrer le retour au multipartisme. 6 ans après, la loi n°96/06 du 18 janvier 1996 portant révision de la Constitution du 02 juin 1972 est adoptée à l’Assemblée nationale et promulgué par le président de la république, avec des innovations majeures : la limitation des mandats présidentiels à deux, l’instauration de la décentralisation et l’institution de la déclaration des biens par les gestionnaires de la fortune publique, la création du sénat et de la Cour constitutionnelle. Les observateurs saluèrent l’avancée démocratique qui serait marqué notamment par l’alternance au pouvoir. Mais 12 ans après, sans que cette nouvelle constitution n’ait eu des effets concrets sur la consolidation de la démocratie qu’elle prônait, elle est de nouveau modifiée par la loi n°2008/001 du 14 avril 2008, qui fait sauter prioritairement le verrou de la limitation des mandats présidentiels. Retour à la case départ. L’un des piliers de la démocratie, la liberté de manifester, est dès lors mis en tenaille. La situation s’est considérablement dégradée depuis lors, comme le remarque le Secrétaire général de l’Onu Antonio Guterres, au point où la 15 eme édition de la journée internationale de la démocratie, le 15 septembre, a coïncidé au Cameroun avec le procès en appel des militants d’un parti politique le Mouvement pour la renaissance du Cameroun, condamnés par le tribunal militaire à 7 ans de prison pour avoir eu l’intention de manifester, intention que la justice a qualifié d’insurrection.

Et si Chirac avait raison ?

Et si Jacques Chirac avait raison de dire que l’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie, est-on tenté de se demander. Devant le congrès à Brazzaville en 1996, il rappelait : « la démocratie, c’est un état d’esprit, ce sont des comportements, des réflexes. C’est le fruit d’un long apprentissage, celui de l’intérêt général, de la tolérance, de l’acceptation des différences. C’est le seul moyen d’être libre et le remède le plus honnête que l’on puisse opposer aux maux de la société. La démocratie exige le rejet de la solution trop facile, de la loi du plus fort et du recours à la violence. Elle dépasse les divisions et les haines. Elle désarme la peur. La démocratie, c’est un Etat respectueux de chacun, juste, équitable, désintéressé, capable de susciter l’adhésion, de mobiliser les énergies. C’est l’acceptation de règles transparentes et rigoureuses d’administration et de gestion, en un mot la “bonne gouvernance” » Au Cameroun, le pouvoir peut-il jurer la main sur le cœur qu’il y a acceptation des différences, quand les manifestations publiques des partis de l’opposition sont systématiquement interdites et violemment réprimées en cas d’entêtement ? En lieu et place de l’alternance, on a fait de la démocratie au Cameroun la capacité à durer au pouvoir à tout prix, et quand il le faut, à tous les prix.

Roland TSAPI

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