Décentralisation : les Régions, un gouffre supplémentaire

La mise en place des  Conseils régionaux perpétue la logique budgétivore qui propre au pouvoir en place  

Le 13 janvier 2022, l’attention des Camerounais a été attirée par l’avis d’appel d’Offre national n° 000009/AONO/RS/CRS/CIPM/2021 du 6/12/2021 ouvert en procédure d’urgence, relatif à la fourniture et l’installation des rideaux dans les bureaux du Conseil régional du Sud, d’un montant de 59 987 812 FCFA, paru dans le Journal des Marchés publics de l’ARMP du 13 janvier 2022. Près de 60 millions pour les tissus à accrocher sur les fenêtres des bureaux, dans la région du Sud Cameroun, où les populations ont bloqué en septembre 2021 la route Ebolowa-Kriki, vers Akom2 et paralysé le pont de Mvila Yeminssem, situé à une dizaine kilomètres d’Ebolowa, lors du passage du ministre de l’Enseignement supérieur Jacques Fame Ndongo. Ils réclamaient un minimum d’aménagement qui ne coûterait pas 2 millions de francs, mais qui soulagerait considérablement les habitants, dont les déplacements sur des pistes  d’un village à un autre sont extrêmement difficiles. Un marché en procédure d’urgence, pour la livraison des rideaux. Un peu comme les marchés passés lors de la riposte contre le covid 19 courant 2020 /2021, quand il fallait faire vite. Aucune similitude cependant, entre l’acquisition du matériel de protection ou la mise sur pied des unités d’accueil pour les malades, et des rideaux pour des bureaux. Mais l’appel d’offre est tout de même lancé en procédure d’urgence, sous-entendu que certaines étapes de la procédure normale prévue par le Code des marchés peuvent être brûlées, à cause de l’urgence à laquelle il faut rapidement pallier. Laquelle ? Seul le Conseil régional du Sud, région qui incarne le « paradoxe du pays organisateur » pour emprunter au livre de Charles Ateba Yene, peut élucider.

Logique de consommation

Le siège Conseil régional du Sud

Au moment où l’opinion s’indigne du montant de 60 millions pour de simples rideaux pour une institution qui ne produit rien ou pas encore, un communiqué du responsable de la communication de la région est rendu public, comme pour calmer les ardeurs, non sans crier à la cabale : « Le Conseil Régional du Sud s’indigne contre cette cabale gratuite aux fins inavouées et tient à rappeler à toutes fins utiles, que cette jeune collectivité territoriale décentralisée a voté le 11 juin 2021 son tout premier budget annuel équilibré en recettes et dépenses à 3 milliards de FCFA provenant de la seule dotation de l’Etat pour l’installation du Conseil Régional du Sud au titre de l’année 2021… Dans un immeuble de plus d’une soixantaine de pièces abritant le siège d’une Institution sérieuse et prestigieuse comme le Conseil Régional du Sud, doit-on y mettre des rideaux de la friperie ? Peut-on payer une prestation d’un marché public qui ne respecte pas la mercuriale officielle du Ministère du Commerce ? Un avis d’appel d’offre est-il déjà une dépense liquidée pour parler de gabegie ? A-t-on perdu de vue, que pour un marché public d’environ 50 millions de FCFA, l’Etat prélève au moins 10 millions de FCFA pour les taxes ? Et que le reliquat qui tournerait autour de 40 millions prévoit aussi la marge bénéficiaire régulière du prestataire et que reste-t-il réellement pour la prestation qui entraîne en plus, quelques travaux supplémentaires de raccords en maçonnerie et peinture pour les murs ainsi perforés, clairement présentés dans la pièce n° 5 du dossier d’appel d’offre ? » Plus important le communiqué précise  « cette enveloppe budgétaire a été répartie ainsi qu’il suit : 40% soit 1 milliard 200 millions pour le fonctionnement et 60% soit 1 milliard 800 millions de FCFA pour l’Investissement. Ce Budget consacré « exclusivement » à l’installation du Conseil Régional du Sud et non à autre chose, comme le souhaitent certains esprits échauffés, s’est exécuté de manière rationnelle et conformément à l’orthodoxie des procédures en vigueur au Cameroun. »

La question de fond serait celle de savoir si la mise sur pied des Conseil régionaux avait besoin de 3 milliards de francs cfa, au Cameroun où rares sont les régions reliées à leurs département par des routes bitumées, si elles ne profitent pas du passage des routes nationales. Une question qui remet au goût du jour le vieux débat des priorités du budget au Cameroun, toujours consacré à la consommation au détriment de l’investissement.

Système à consommation prioritaire

La région du Sud dans cette affaire s’est même trop expliquée, et l’opinion qui s’en prend à elle se trompe simplement de cible, elle laisse la poule qui pourvoit le maïs pour s’attaquer aux poussins qui ne font que consommer ce qui leur a été donné. Le président de la République a signé le 28 décembre 2021 le décret 2021/743 fixant la répartition de la dotation générale de la décentralisation au titre de l’exercice 2021. « Article 4 : la provision pour la décentralisation prévue à l’article 3 ci-dessus, destinée à l’accompagnement du processus de décentralisation, est répartie ainsi qu’il suit : dotation pour la mise en place et le fonctionnement des Régions : 30 milliards de francs cfa, autres emplois 5 milliards de francs cfa. Article 5 : 1- les ressources destinées à la mise en place et au fonctionnement des régions sont réparties de manière égalitaire, à raison de 3 milliards de francs cfa par région. » Dans ce contexte légal, la région du Sud serait plutôt à féliciter, d’avoir très vite entamé la consommation de cette somme qui a été mise à sa disposition, ainsi qu’à toute les régions d’ailleurs. Il ne faudra pas qu’à la fin de l’exercice elle se rende coupable de non consommation de budget. La question de fond serait celle de savoir si la mise sur pied des Conseil régionaux avait besoin de 3 milliards de francs cfa, au Cameroun où rares sont les régions reliées à leurs département par des routes bitumées, si elles ne profitent pas du passage des routes nationales. Une question qui remet au goût du jour le vieux débat des priorités du budget au Cameroun, toujours consacré à la consommation au détriment de l’investissement. On se serait attendu que les Conseils régionaux, dont la principale mission est de sortir les localités du sous-développement, s’éloignent de cette pratique avec le peu qui serait mis à leur disposition pour un début, mais s’ils ne le font pas ils sont moins à plaindre. On ne peut accuser celui qui s’est noyé d’avoir bu de l’eau, et comme il est souvent dit, la chèvre broute…là où elle est attachée. Même si c’est au même endroit que le serpent vient la mordre.

Roland TSAPI

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