Culture et religion : aliéné, l’Afrique se défend

Touchée dans son moi profond et déstabilisée dans ses fondements culturels et religieux, l’Afrique tente de se réveiller progressivement, avec des appels à la conscience sous forme de revendication de l’identité.

Cathédrale Saint Pierre et Paul, une maison de Dieu dans la ville de Douala

Dans l’une des précédentes chroniques, nous nous proposions de revenir sur la réussite de la mission confiée en 1883 aux missionnaires en partance pour l’Afrique par le roi Belge Léopold II. En substance, il demandait aux porteurs de ce qui était appelé  « bonne nouvelle » sur le continent, de bien garder en tête que leur véritable mission est de vider l’Africain de toute sa substance culturelle et de son sous-sol. Ils devaient faire comprendre à l’Africain qu’il doit rester pauvre pour espérer entrer dans le royaume des cieux, tout en donnant le peu qu’il avait à l’église comme dîme et offrandes. La véritable colonisation de l’Afrique sera donc précédée d’une activité missionnaire intense, qui s’est perpétuée depuis lors. L’arrivée des Blancs dans une localité était d’abord marquée par la création d’une église, qu’elle soit catholique ou protestante, suivie d’une école. A l’intérieur de l’église on apprenait aux locaux à être soumis et  désintéressés, d’abandonner leurs pratiques religieuses et leurs coutumes, et dans les écoles on les apprenait à réciter plutôt qu’à raisonner. Même à l’université, le meilleur étudiant était celui qui pouvait réciter mot pour mot le cours de l’enseignant qu’il a lui-même tiré d’un livre étranger. Aujourd’hui encore dans les écoles camerounaises, on apprend aux enfants à réciter que le Cameroun est devenu indépendant le 1er janvier 1960, alors qu’en réalité c’est le Cameroun oriental sous mandat français qui a proclamé son indépendance à cette date. Le Cameroun occidental sous mandat britannique quant à lui n’a eu son indépendance que le 1er octobre 1961, au même moment qu’il formait avec le Cameroun oriental la république fédérale du Cameroun, qui deviendra en 1972 République unie du Cameroun avant de redevenir république du Cameroun en 1984. Faire répéter à la jeunesse que le Cameroun est devenu indépendant le 1er janvier 1960 est donc une contre vérité qui participe de la falsification et même de l’effacement de l’histoire. Ce travail d’effacement de l’histoire et de lessivage des cerveaux se faisait encore mieux dans les églises, où les populations étaient appelées à se débarrasser de leurs attributs traditionnels  en venant les donner à l’Eglise qui devait se charger de les détruire. On les retrouvera plus tard dans les musées en Europe. Elles devaient abandonner leurs lieux sacrés en ruine et cotiser pour la construction de l’eglise. Pendant longtemps, dans les villages du Cameroun, l’église était le bâtiment le mieux construit, sur un terrain offert, alors que les populations elles-mêmes vivaient dans des taudis. Aujourd’hui encore l’un des plus grands propriétaires terriens dans les villes est l’église, toute obédience confondue. En fait, le travail des missionnaires a été si bien fait que les populations en grande majorité se sont offertes corps et âme à l‘église des blancs. L’entrain avec lequel noël est encore fêté en est une autre preuve.

Les religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, Islam) sont des traditions des peuples judéo-chrétiens et arabo-musulmans construites à partir de leurs propres réalités ; Ces religions ont été exportées vers la terre africaine dans un but de domination politique, économique et culturelle. C’est pourquoi les contenus de leurs livres dits saints ou sacrés, qui portent les empreintes de leurs traditions et des milieux de vie qui les ont générés, ont été interprétés pour servir leurs intérêts

Réveil

Une scène de rituel africain

Mais dans cet enthousiasme collectif envers la religion d’ailleurs, qui se transmet de père en fils depuis l’arrivée des missionnaires, il subsiste des authentiques Africains qui refusent de se laisser aliéner. Dans l’euphorie des fêtes de noël, un camerounais qui s’autoproclame ministre de la désaliénation, descendant d’un Roi d’une terre de l’Ouest-Cameroun », a publié sur les réseaux sociaux une déclaration, à l’issue dit-il, des recherches et des débats sur les cultures et les croyances. Il dit : « 1. La diversité culturelle et religieuse impose à chaque peuple de ne pas imposer sa culture et ses croyances aux autres peuples quelles que soient les raisons, 2. Aucune culture n’est supérieure aux autres et elle est, comme les croyances, liée à la géographie et à l’Histoire des peuples. La hiérarchisation des cultures, opérée par les racistes depuis des siècles, est une volonté d’assimiler les autres en universalisant leur culture et leur système de croyances dans un but de domination et d’exploitation ; 3. Je suis jalousement attachée à ma  religion traditionnelle par laquelle mes Ancêtres se connectaient à la nature, aux esprits du bien pour recevoir des bénédictions et tous les avantages qui en découlent ; 4. Le sel, l’huile rouge, le jujube, le *nsock, et tous les objets que mes grands-parents ont utilisé dans la case sacrée sont comme l’encens, la communion (le corps du Christ), la coupe (le sang du Christ) qu’on utilise à l’église; 5. Mon rituel dans ma religion traditionnelle est différent du rituel des Chrétiens et des Musulmans mais avec sensiblement le même but; Personne n’a le droit et le pouvoir de m’imposer sa façon de croire et son Dieu ; 6. Ma religion traditionnelle, celle de mes Ancêtres Kamits n’autorise pas le mal. Elle prône le bien, l’amour et la vie en harmonie avec la nature, les Hommes ;7. Dans ma religion, <Dieu> n’a pas un fils unique, ni de purgatoire, ni un enfer pour les méchants. Il est esprit du bien, force surnaturelle et suprême, principe naturel, invisible/caché dans la nature où il régule la vie et répare les torts qui sont causés par nos actes; 8. Lorsque nous posons des mauvais actes (ce que les autres appellent les péchés), nous déséquilibrons l’ordre naturel de l’univers qui, en se réparant nous sanctionne; 9. Dans ma religion traditionnelle, les morts ne sont pas morts. Ils me parlent en songes, en rêves et par des signes qui se manifestent dans mon entourage. On communique avec eux. On se connecte à eux dans des conditions bien précises; 10. Les religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, Islam) sont des traditions des peuples judéo-chrétiens et arabo-musulmans construites à partir de leurs propres réalités ; Ces religions ont été exportées vers la terre africaine dans un but de domination politique, économique et culturelle. C’est pourquoi les contenus de leurs livres dits saints ou sacrés, qui portent les empreintes de leurs traditions et des milieux de vie qui les ont générés, ont été interprétés pour servir leurs intérêts ; 11. Chaque peuple a découvert ou inventé sa façon de croire ou d’agir dans son environnement, ces systèmes ont évolué par le phénomène d’acculturation, mais l’identité culturelle et religieuse des peuples doit être rigoureusement respectée ; 12. Le prosélytisme religieux assorti d’un marketing médiatique devenu nauséabond qui caractérise les lunatiques des religions étrangères en Afrique est une pratique que ma religion traditionnelle ne connaît pas. Elle est celle qui se pratique au village, dans chaque concession, parfois en communauté, sans nuire au voisin. Et aucune concession n’a jamais demandé de l’argent au voisin pour construire sa case sacrée. 13. Ma religion et ma culture traditionnelle, malgré 400 ans d’esclavage et 200 ans de colonisation et de néocolonialisation résistent aux cultures et aux religions étrangères. Malgré une acculturation progressive, le substrat de ma culture et de ma religion traditionnelle est bien là et j’en suis fier. 14. Je suis fier d’être africain et Camerounais; et c’est ma culture et ma religion traditionnelles qui me distinguent des autres. C’est ça qui fait mon identité authentique. »

Roland TSAPI  

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