Crises sociales : faut-il abolir tout le système?

Les solutions isolées aux différentes grognes semblent inopérantes, leur existence étant inhérente au système global qu’il faut refonder

On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps » Ainsi parlait Abraham Lincoln. Abraham Lincoln est le seizième président des États-Unis élu à deux reprises en novembre 1860 et en novembre 1864. Il entré dans les annales pas simplement comme tous les anciens présidents de ce pays, mais pour l’avoir surtout  dirigé lors de la pire crise constitutionnelle, militaire et morale de son histoire, la guerre de Sécession, et réussit à préserver l’Union. C’est au cours de celle-ci qu’il fait ratifier le XIIIe amendement de la Constitution des États-Unis et abolit l’esclavage. Il sort victorieux de la guerre de sécession, mais est vite rattrapé par des caciques qui le font assassiner cinq jours plus tard, le 15 avril 1865 à Washington, l’empêchant ainsi de terminer son deuxième mandat. Concernant l’esclavage, ses prédécesseurs avaient chacun plus ou moins trouvé les moyens de la justifier et maintenir une partie de l’humanité dans l’obscurité. Les lobbies industriels trouvaient leur compte en effet dans la souffrance infligée aux Noirs, puisque l’esclavage faisait prospérer les plantations, tourner les usines et entretenir la bourgeoisie sur les prolétaires, traçant un trait franc entre les classes sociales. Mais Lincoln avait compris que les hommes politiques ne doivent pas toujours suivre le diktat des lobbies, il a également compris que même si on avait réussi à tromper une partie de la race noire tout le temps, que si on avait réussi à tromper toute la race noire une partie du temps en la faisant croire qu’elle était maudite et condamnée à rester au bas de l’échelle, il était impossible de tromper toute cette race noire tout le temps. Il mit alors fin à l’esclavage.

Jamais dans l’histoire du Cameroun on a eu autant de préavis de grève dans une durée aussi courte, avec des revendications aussi légitimes. Les enseignants du secondaire, ceux du primaire, les enseignants d’université, les fonctionnaires de greffe, les transporteurs, les médecins, les enseignants vacataires, les huissiers en attente de charge et on en oublie, sont sur le pied de guerre.

Réveil

Entrée dans l fonction publique ou dans l’esclavage moderne?

L’histoire est têtue, on ne l’efface pas, et ceux qui cherchent à la contourner reçoivent le retour à la face. Tout comme le Noir jadis maintenu dans l’obscurité, au Cameroun, des corps sociaux sont maintenus dans l’esclavage depuis des années, et tout comme l’esclave noir d’Amérique également, cela ne pouvait durer tout le temps. Le Cameroun a accueilli la 33ème coupe d’Afrique des nations dès le début de l’année 2022, et c’est comme si après la compétition le 6 février, les corps sociaux maintenu dans l’esclavage ont décidé de dire «  maintenant que le jeu est terminé, passons aux choses sérieuses, car ça suffit, on a trop supporté. Les enseignants du secondaire ont ouvert le bal, et aussi les yeux de beaucoup d’autres corps sociaux qui veulent désormais sortir des cages dans lesquelles ils sont maintenus depuis des années. Jamais dans l’histoire du Cameroun on a eu autant de préavis de grève dans une durée aussi courte, avec des revendications aussi légitimes. Les enseignants du secondaire, ceux du primaire, les enseignants d’université, les fonctionnaires de greffe, les transporteurs, les médecins, les enseignants vacataires, les huissiers en attente de charge et on en oublie, sont sur le pied de guerre. Avec cette particularité que les exigences de chaque corps sont connues depuis des décennies. Mais à chaque fois que les problèmes ont été évoqués, le pouvoir a trouvé une partie des membres de ces corps professionnels, qui a été trompée tout le temps, le pouvoir a même parfois réussi à tromper tous les membres de ces corps une partie du temps, le temps des jeux, des élections présidentielles, municipales, législatives, sénatoriales, et même régionales, mais cela ne pouvait durer tout le temps. Le Cameroun se retrouve en 2022 comme un seau troué, qui laisse sortir son contenant de tous les côtés. Aux crises sécuritaires se greffent désormais les crises sociales. Les discours rassurants des politiques sont de plus en plus mis à l’épreuve par la réalité, difficile à détourner. Le voile longtemps maintenu devant les yeux des populations se déchire progressivement, avec des cas symboles comme celui d’Hamidou, le désormais ancien enseignant d’éducation physique du lycée de Beka, 10 ans de service sans salaire décédé quelques jours après la signature (enfin) de sa note d’intégration et une lettre de remerciement pour ses 10 ans de séjour dans la Senzala gouvernementale, le cas Bengono Ebodé Rodolphe, 35 ans de service sans avancement et 14 ans de retraite sans pension, pour ne citer que quelques exemples. Qui reviennent à la face du gouvernement comme un effet boomerang.

Le président de la république va-t-il signer par exemple le décret d’application de l’article 66 de la Constitution sur la déclaration des biens et avoirs des dirigeants, afin d’endiguer cette course à l’enrichissement promotrice des niches de corruption à tous les niveaux des administrations?

Abolition

La question est de savoir comment le pouvoir va sortir de cette crise. Va-t-il une fois de plus essayer de tromper une partie du peuple tout le temps, en négociant avec les interlocuteurs étrangers aux problèmes, qui feront par la suite une déclaration à la télévision pour annoncer la fin d’une grève qu’ils n’ont pas lancée, ou va-t-il encore essayer de tromper  tout le peuple une partie du temps, en se disant qu’il peut le faire éternellement , par des mesures et des promesses que les mécontents disent n’avoir que trop entendues, ou va-t-il prendre le taureau par les cornes, par une solution globale ? Cette dernière piste est en tout cas celle qu’emprunta  Abraham Lincoln en son temps il y a 157 ans, en 1865, en abolissant simplement l’esclavage, ce système injuste et inhumain qui maintenait le peuple dans la misère tout en embourgeoisant une poignée. Le président de la république va-t-il signer par exemple le décret d’application de l’article 66 de la Constitution sur la déclaration des biens et avoirs des dirigeants, afin d’endiguer cette course à l’enrichissement promotrice des niches de corruption à tous les niveaux des administrations, va-t-il dissoudre l’Assemblée nationale et le Sénat pour permettre qu’il y ait un souffle nouveau, va-t-il faire une purge du gouvernement actuel, ou va-t-il remettre toute la loi fondamentale sur la table pour qu’elle subisse des modifications sans intérêts personnels, comme ce fut le cas pour Lincoln avec le 13ème amendement de la Constitution des Etats Unis ? Cela avait valu à Lincoln d’être assassiné par les caciques certes, mais l’esclavage est resté aboli. Juste ce que demandent plus ou moins tous les corps socioprofessionnels du Cameroun aujourd’hui, l’abolition de l’esclavage.

Roland TSAPI

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