Crise anglophone : toujours en suspens !

Depuis deux mois, les violences ont repris de l’ampleur dans les deux régions anglophones du Cameroun, avec des pertes de plus en plus nombreuses dans les rangs de l’armée régulière. Alors que le pouvoir de Yaoundé semble préoccupé par autre chose et ne fait plus allusion au dialogue, le sang coule, encore et encore.

Crise anglophone : toujours en suspens !

2016-2022, 8 ans déjà que le Cameroun est plongé dans une crise, qui au départ était limitée à une revendication corporatiste, mais s’est endurcie pour devenir une crise sécessionniste. La réaction violente du pouvoir face à une manifestation de rue avait réveillé les vieux démons. Aujourd’hui le pouvoir de Yaoundé rassure, la situation sur le terrain inquiète. Pour cette année 2022, quelques faits isolés l’attestent. 8 avril 2022 dans le département de Manyu, 33 pensionnaires du Grand séminaire de Bachuo Ntai, sont kidnappés, avant d’être relâché moins de 24h après. Le père Humphrey Tatah Mbuy, responsable de la communication de la Conférence nationale des évêques dit à Rfi « « Nous ne savons pas exactement ce qu’il se passe. Il est impossible d’affirmer si ces kidnappings sont ciblés politiquement ou si ce sont juste des gens qui ont faim, des gens qui veulent de l’argent.  La situation générale est devenue si complexe qu’il faudrait une étude très prudente avant que quiconque puisse affirmer qu’il sait réellement ce qui est en train de se passer. »

12 avril 2022, 4 personnels de l’administration pénitencière, parmi lesquels Theodore Khiga, délégué régional de l’administration pénitentiaire du Nord-Ouest, et trois de ses collaborateurs, sont tués lors d’une attaque entre les localités de Kumbo et de Nkambe, dans la région du Nord-Ouest.

Awa Fonka Augustine, gouverneur de la Région de l’Ouest, évalue les dégâts à Njitapon (8 juin 2022)

1er juin 2022, 9 civils dont 4 hommes, 4 femmes une fillette de 18 ans sont abattus à Missong, dans la région du Nord-Ouest par quatre soldats de l’armée régulière alors qu’ils recherchaient un des leurs porté disparu, selon les chiffres avancés par l’armée elle-même dans un communiqué daté du 7 juin 2022. Qui précise que les soldats  ont tiré “dans une réaction inappropriée, inadaptée à la circonstance et manifestement disproportionnée”  et assure que les quatre militaires, qui ont également “légèrement blessé” une fillette de 12 mois, sont “aux arrêts”.

Dans la nuit du 7 au 8 juin 2022, cinq éléments du Groupement polyvalent d’intervention de la Gendarmerie nationale (GPIGN), dont le lieutenant qui commandait ce détachement, sont tués à l’issue d’une attaque séparatiste dans la localité de Njitapon située à la frontière des régions Ouest et Nord-Ouest sur les bords du lac Bambalang. Le poste de gendarmerie a été touché par une roquette et réduit en cendres, les corps ont été brûlé par les miliciens. Dans la même journée du 8 juin  2022, deux fonctionnaires du ministère du commerce sont tués à Bamenda. L’annonce de leurs morts est faite par le délégué régional du commerce, Ghogomu Abel Foncha qui précise qu’ils étaient en service. Dans la nuit de ce 8 juin toujours, l’hôpital de district de Mamfé est mis à feu, 9 bâtiments sur 12 détruits, rendant l’institution non opérationnelle. 10 juin 2022, un gendarme est  abattu alors qu’il se rendait au poste de la gendarmerie de Penda Mboko dans l’arrondissement de Mbanga, région du Littoral. Sa Kalachnikov, deux chargeurs de 50 munitions ont été emportés par les séparatistes après l’attaque. Le 11 juin 2022, un gendarme est tué et deux ses camarades blessés au marché de Nkwen à Bamenda. Le gouverneur de la région du Nord-Ouest Adolphe Lélé Lafrique décrit ainsi la scène : « les gendarmes effectuaient une patrouille dans le marché quand ils ont été attaqués par des sécessionnistes. Ils ont tué un gendarme. La victime a été décapitée, son gilet pare-balles et son arme emporté. »

Comment un père de famille peut-il risquer de rabrouer un enfant qui demande à lui parler, alors que ce dernier a déjà manifesté la volonté de quitter la maison ? C’est simplement pour lui donner l’occasion de partir une fois pour toute, convaincu que le sentiment de rejet qu’il soupçonne depuis longtemps est réel. Le problème anglophone a existé, et existe toujours. La solution n’est pas encore trouvée. Autant le dire, encore et encore.

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Ces cas ne sont pas exhaustifs, mais sont la preuve que la crise est bien réelle.  Du côté de Yaoundé, l’on semble pourtant occupé à autre chose, à faire des propositions pour la non intégration des enseignants à la sortie de l’école, à exiger les noms des enseignants qui refusent de dispenser des cours, on s’occupe à signer des contrats pour l’exploitation des gisements de fer, on dément les aveux de Glencore de la corruption des membres du gouvernement, des dirigeants de la Sonara et de la Snh pour avoir des contrats, on interpelle et libère les promoteurs des société de placement financiers douteux, les sommations de payer et de ne pas payer les impôts animent la galerie, avec des arrestations libérations sur hautes instructions téléphoniques…Le dialogue en vue de la résolution de la crise anglophone n’est plus à l’ordre du jour. On dirait même que le pouvoir de Yaoundé est revenu à sa position de départ, à savoir qu’il n’y a pas de problème anglophone, juste quelques hors la loi qui s’agitent. Soit. Sauf que dans cette agitation, des hommes meurent.

Depuis 1994, des voix s’étaient déjà levées à travers le Southern Cameroon national Council pour dire la volonté de ces deux régions de se séparer, ne se reconnaissant plus dans les politiques menées dans le pays. Cela aurait suffi pour que toute revendication soit minutieusement examinée, sans orgueil. Et bien avant 1994, l’ancien président Ahmadou Ahidjo, en quittant le pouvoir en 1982, savait qu’il y avait un problème anglophone. Il ne pouvait d’ailleurs l’ignorer, étant celui qui avait manipulé les textes constitutionnels depuis 1969 pour arriver à son unité à 1972. Il savait que cela avait fait des mécontents côté anglophone, et c’est pour cela qu’il avait à une époque créé une commission chargé d’étudier ce problème, commission à laquelle a appartenu l’actuel président de la république. Tous ces éléments historiques, fondait le pouvoir de Yaoundé à ne pas permettre qu’une étincelle éclate dans ces zones, pour éviter l’embrasement. Mais une simple manifestation de rue a été réprimée dans la violence. Comment un père de famille peut-il risquer de rabrouer un enfant qui demande à lui parler, alors que ce dernier a déjà manifesté la volonté de quitter la maison ? C’est simplement pour lui donner l’occasion de partir une fois pour toute, convaincu que le sentiment de rejet qu’il soupçonne depuis longtemps est réel. Le problème anglophone a existé, et existe toujours. La solution n’est pas encore trouvée. Autant le dire, encore et encore, tant que le sang coule.

Roland TSAPI  

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