Crise anglophone : les ravages noyés dans le Covid

Elle semble désormais négligée au profit des agitations autour du Covid 19, mais le bilan ne cesse de s’alourdir. Les pistes de résolutions semblent dans l’impasse ou oubliées, comme le statut spécial  

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L’avènement de la crise de la pandémie à corona a presque relégué au second plan la crise anglophone et ses méfaits, du moins au niveau des médias. Mais dans les réalités les ravages de cette méchante guerre sont restés constants, pour ne pas dire plus néfastes. Avant le premier cas détecté de coronas virus au Cameroun, qui a déclenché l’alerte générale, l’attention de la communauté nationale et internationale était focalisée sur un éventuel dialogue. L’optimisme était même au plus haut au sein de l’opinion, au vue des démarches jusque-là entreprises et l’attitude désormais plus conciliante des deux parties. Mais depuis lors, allusion n’est plus faite à ce dialogue que comme un fait divers.

les dégâts, encore et toujours

Le 23 mars 2020, le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unis  Antonio Guterres avait lancé un appel  à un cessez-le-feu immédiat, partout dans le monde  afin de préserver les civils les plus vulnérables dans les pays en conflit face à la « furie » du coronavirus. « Mettez fin à la maladie de la guerre et combattez la maladie qui ravage notre monde » disiat-il. Au Cameroun, cet appel a eu un écho assez timide. Dans un courrier daté du 25 mars 2020 et signé à Accra au Ghana, l’un des leaders indépendantistes des deux régions anglophones, Ebenezer Akwanga qui parlait au nom du mouvement des Forces de défense du Cameroun du Sud (Socadef), s’engageait à cesser les hostilités à compter du dimanche 29 mars et pour quatorze jours, mais précisait qu’il maintiendra ses positions prêtes à se défendre au besoin. L’impact de cette action est resté peu perceptible.

Les morts se comptent toujours

Dans le même temps, l’armée camerounaise a multiplié des opérations de ratissage de la zone. Le 15 juin 2020,  l’on a appris du gouverneur de la région du Sud-Ouest, Bernard Okalia Bilai que l’armée camerounaise avait neutralisé trois combattants du mouvement sécessionniste anglophone au cours d’une « opération de reconnaissance offensive » à Muyuka, près de Buea. Le 17 juin 2020, un communiqué du ministère de la Défense rendu public à travers les médias d’Etat, faisait état d’au moins 24 sécessionnistes neutralisés lors d’importantes opérations militaires menées par l’armée camerounaise, qui ont permis le démantèlement des bases sécessionniste situées à Bali, Batibo et Widikum région du Nord-Ouest” où les sécessionnistes avaient réussi à s’installer. Treize séparatistes ont été neutralisés, des armes artisanales récupérées, les camps détruits, et d’autres armées saisies, précisait le communiqué. Toujours d’après cette communication, un autre contingent de l’armée camerounaise avait conduit des raids le 13 juin 2020 dans la localité de Mbokam du côté de Jakiri dans le Bui dans la région du Nord-Ouest) et avait pu neutraliser onze séparatistes-terroristes et récupéré une dizaine d’armes. On apprenait également, selon les propos du Général Nka Valère initiateur de ces opérations, que plusieurs localités de la région du Nord-Ouest, tombées entre les mains des bandes armées et un important arsenal de guerre avaient été récupérés par les militaires au cours d’ « intenses combats » le week-end du 12 au 14 juin 2020. Le ministère camerounais de la Défense précisait aussi que les routes barricadées dans ces localités par les groupes armés du mouvement séparatiste anglophone, avaient été ouvertes par les soldats qui ont délogé les rebelles “après des affrontements qui ont duré 72 heures”.

l’armée présente le butin après les raids

De même, d’après le colonel Charles Alain Matiang commandant de la 51e brigade d’infanterie motorisée basée dans le Nord-Ouestsur les antennes de la radio nationale le 6 juillet 2020, l’armée camerounaise avait mobilisé pendant 7 jours, du 29 juin au 5 juillet 500 éléments des forces de défense et de sécurité pour démanteler les groupes  séparatistes hors des limites de l’axe routier Oku-Kumbo dans le Nord-Ouest du pays, une route qui était sous le contrôle des séparatistes depuis 2 ans. Le bilan de cette opération baptisée Ngoke-Bui faisait état des objets de guerre saisis, 13 terroristes neutralisés et 16 bases détruites, tandis que dans les rangs de l’armée, on déplorait la mort d’un militaire et trois autres légèrement blessés. Comme quoi, des Camerounais continuent de tomber, la crise anglophone continue de tuer les enfants du pays, séparatistes ou militaires, mais des enfants du pays.

Le dialogue muet

Quant au dialogue, où en est-on ? Depuis l’épisode suisse, quand le  Département fédéral des Affaires étrangères de ce pays indiquait dans un communiqué du 27 juin 2019, qu’il s’employait à trouver une solution pacifique et durable à la crise dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun, en collaboration avec le Centre pour le dialogue humanitaire, on en parlait plus. Pendant plus d’un an, jusqu’en début du mois de juillet 2020. Dans un tweet datant du 3juillet 2020 en effet , Sisiku Ayuk Tabe, qui a été désigné par ses camarade de combat en début de la crise anglophone comme le président de l’état dont il proclame l’existence et appelée Ambazonie, avait annoncé que quelques membres de son groupe avaient rencontré la veille 2 juillet une délégation désignée par le Pouvoir de Yaoundé pour entamer les pourparlers préliminaires au négociations, tout en précisant que les séparatistesmaintenaient  leur projet de l’indépendance totale des deux régions anglophone.

Mais 4 jours plus tard, le 6 juillet 2020, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, rendait public un communiqué indiquant que les déclarations de Sisuku Ayuk Tabe n’étaient « pas conformes à la réalité », tout en précisant qu’il « réaffirme la disponibilité du gouvernement à rechercher des solutions pacifiques dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, notamment par le dialogue. » Sur un autre plan, toujours dans les tentatives de résolution de la crise, dans la loi 2019/024 du 24 décembre 2019 portant Code général des collectivités territoriales décentralisées, l’article 3  prévoit que Les Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest bénéficient d’un statut spécial fondé sur leur spécificité linguistique et leur héritage historique. L’alinéa 4 de cet article prévoit que des textes particuliers précisent le contenu des spécificités et particularités visées. 8 mois après l’adoption de la loi, ces textes particuliers restent attendus, alors que la disposition légale visait sinon à mettre fin, du moins à apporter une solution durable à cette sale guerre qui continue à décimer les fils du pays. Dans une récente étude, Data Cameroun, un site d’information citoyenne au service de la cité, conclut simplement que le conflit séparatiste est plus dangereux que la Covid 19

Roland TSAPI

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