Crise anglophone : les fonctionnaires jetés en pâture

Conscient que la zone reste insécurisée, le gouvernement contraint pourtant les employés de l’Etat à y retourner, et ils continuent d’y laisser leur vie

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L’installation du sous-préfet de Njikwa le 6 janvier 2021 par le préfet de la Momo, s’est achevée par un drame. Le convoi du préfet a été attaqué au retour par des forces séparatistes, laissant sur le carreau 4 éléments des forces de défense et de sécurité et  la déléguée départementale du ministère de la Communication de la Momo, Becky Jeme Iyabo. C’est sur ce chemin donc que s’est arrêté le parcours professionnel de cette jeune fonctionnaire. Depuis le déclenchement de cette crise anglophone, les fonctionnaires et tout autre personnel de l’Etat ont toujours été particulièrement visés par les combattants séparatistes, qui voient en eux l’incarnation de l’Etat contre lequel ils ont développé un rejet. Pour cela, ceux qui avaient jusque-là échappé à la traque se sont enfuis, abandonnant de fait leurs postes, qui naturellement ne représentent pas grand-chose par rapport à une vie humaine. D’ailleurs, en cela les fonctionnaires et agents de l’Etat ne faisaient que suivre la foule. Des villages entiers se sont vidés par des populations craignant pour leurs vies, qui sont aujourd’hui disséminées à travers le pays, installées comme elles peuvent là où elles peuvent. Les pouvoirs publics ont donné raison à ces populations, et leur a accordé un statut de déplacés internes, qui leur donne désormais droit à des gestes humanitaires du gouvernement en général ou du président de la république, même si tout cela est mis sous le compte de la « magnanimité » du même homme.

Fonctionnaire devenu victime

Par contre, les fonctionnaires et les agents de l’Etat qui étaient en fonction dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest n’ont jamais eu cette faveur. Aucune mesure n’a été prise pour les accepter aussi comme des déplacés internes, au contraire ils ont subi et continuent de subir la pression administrative pour retourner à leurs postes.  A tout considérer, les fonctionnaires seraient les boucs émissaires de cette crise. Le 9 décembre 2020, le ministre des Enseignement secondaires a publié une liste de 1002 enseignants qui avaient abandonné leurs postes, en leur donnant 14 jours pour les retrouver faute de sanctions administratives. Bien avant elle, les gouverneurs des deux régions, les différents préfets n’ont eu de cesse de rappeler à tous les fonctionnaires en service dans ces régions qu’ils ont obligation de regagner leurs postes, comme si le statut de fonctionnaire leur conférait une immunité contre les balles, ce qui est justement le contraire sur le terrain. Le statut de fonctionnaire fait d’eux plutôt des cibles privilégiées, des clients des enlèvements et autres kidnapping, parfois tués en captivité ou libérés contre rançon. Question, pourquoi le pouvoir aménage les populations civiles déplacées, compatissent à leur situation et leur fait des dons, mais contraint les fonctionnaires à exposer leurs vies  dans une zone encore en proie aux violences et à l’insécurité ? Le président Paul Biya lui-même, l’a une fois de plus reconnu dans son discours à la nation le 31 décembre 2020 en ces termes « La situation est différente dans nos régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest où des groupes armés, entretiennent un climat de terreur et d’insécurité. C’est ainsi que, périodiquement, ils attaquent des communautés isolées et également des établissements d’enseignement pour dissuader les parents d’y envoyer leurs enfants. La liste est déjà longue des exactions et des crimes qu’ils ont commis. »

Indemnisation…

Le décès de cette jeune fonctionnaire le 6 janvier 2021 dans une attaque n’est qu’une preuve supplémentaire, que ces régions sont risquées pour les fonctionnaires. Becky Jeme Iyabo ne demandait qu’à servir son pays, comme le font beaucoup d’autres. Mais elle y a laissé sa vie, contre quoi ? D’après le décret n° 94/199 du 07 octobre 1994 portant statut général de la fonction publique de l’Etat, modifié et complété par le décret du 12 octobre 2000, sa famille aura droit à une indemnisation. Selon l’article 127 en effet, «  (1). Le décès met fin à l’activité du fonctionnaire. (2). Le cercueil et le transport des restes mortels et tout autre frais afférent à la mise en bière sont à la charge de l’Administration.
Le transport des épouses et du conjoint et des enfants mineurs légitimes ainsi que de leurs effets personnels du lieu d’affectation du fonctionnaire décédé au lieu de résidence habituelle est également à la charge de l’Administration.
(3). L’Administration paye aux ayants-droits du decujus au vu d’un dossier réglementaire dans un délai de trois (3) mois, un capital-décès et une pension de réversion dont les modalités sont fixées par décret du Premier Ministre. (4). En cas de décès consécutif à un accident imputable au service ou survenu en raison ou à l’occasion du service, le capital-décès est quintuplé suivant des conditions et modalités fixées par décret du Premier Ministre. (5) (nouveau).- Un arrêté conjoint du Ministre chargé de la Fonction Publique et du Ministre chargé des Finances fixe les frais afférents à la mise en bière du fonctionnaire décédé
. »

…mais vie perdu à jamais

Tout cela ne ramènera pas Becky à la vie. Le jour de ses obsèques, les administratifs viendront lire de beaux discours sur son cercueil, avec les condoléances du Chef de l’Etat, elle pourra même recevoir une médaille à titre posthume. Mais à quoi sert une médaille à un cadavre, depuis qu’on en pose sur les cercueils des centaines de soldats déjà morts dans cette crise, qu’est-ce que cela a changé à leur sort, rien du tout. Tous ces morts, tout comme la jeune Becky Jeme Iyabo, ont plutôt laissé derrière eux la désolation, la tristesse en somme. « L’insécurité dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest n’a que trop porté préjudice à notre pays », a également affirmé le président Paul Biya le 31 décembre 2020. N’est-t-il donc pas temps de dire : stop, on se calme, on dépose les armes et on discute ? Le président Paul Biya dit qu’un climat de terreur et d’insécurité reste entretenu dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, son gouvernement dit que tout va bien et somme les fonctionnaires de rentrer en poste, avec au bout des pleurs et du sang. Paul Biya avait marché sur des feuilles de palme pour entrer à Etoudi, sont gouvernement serait-il déterminé à lui faire marcher sur du sang pour sortir ?

Roland TSAPI

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