Crise anglophone : les fonctionnaires en sacrifice suprême

Le silence assourdissant du Gouvernement après le kidnapping de 6 délégués dans le Ndian et l’assassinat de l’un d’eux, restent une preuve que la protection de la vie est loin d’être la priorité

Mabia Jonhson

Le 15 juin 2021,  aux premières heures du matin, 6 fonctionnaires camerounais quittent leur lieu de résidence et de service à Mudemba, le chef-lieu du département du Ndian dans la région du Sud-Ouest. En mission officielle, ils se rendaient par route à Ekondo Titi, l’un des 9 arrondissements de ce département pour démarquer une parcelle de terrain sur laquelle devait être construit un poste de transformation électrique. Selon le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune, qui cite le gouverneur de la région du Sud-Ouest, entre 9h et 10h, à deux kilomètres d’Ekondo Titi, précisément au carrefour Misoré, des hommes armés ont surgit de la brousse et les ont enlevés. Parmi eux, Mambe Elvis Ebaku, délégué département du ministère des Domaines, du cadastre et des affaires foncières, Felicia Ndong, délégué départemental du ministère du Développement urbain et de l’habitat, Elad Emmanuel délégué département du ministère de l’Eau et de l’énergie, Mbida Armand Christian, délégué départemental du ministère des petites et moyennes entreprises, de l’économie social et de l’artisanat, Agbor Stephen, chef service départemental du ministère des Domaines et Mabia Johnson Mudika, délégué départemental du ministère de l’Economie, du plan et de l’aménagement du territoire. Au total 5 délégués départementaux et un chef service départemental. Deux jours après, le corps de Mabia Johnson Mudika a été retrouvé, il avait été assassiné par ses ravisseurs. L’article de Cameroon Tribune, qui est publié 8 jours après ce kidnapping et qui s’appuie sur des sources officielles de la région, ne fait pas état d’un échange de tirs par exemple entre les hommes armés et des forces de défense et de sécurité au moment de cet enlèvement. C’est dire que les ravisseurs ont opéré en toute quiétude en arrêtant un convoi qui n’était pas sécurisé.

Pourquoi alors ces fonctionnaires n’étaient pas escortés dans leur mission, le préfet n’avait-il pas réquisitionné des forces de défense pour les mettre à leur disposition, ou l’a-t-il fait mais n’avait pas assez d’hommes sous la main, comment expliquer en définitive que 6 fonctionnaires, de surcroît détenteurs des titres de nomination et représentant l’Etat, ont-ils pu être enlevés aussi facilement, sans riposte, comme des élèves surpris dans une salle de classe ?

Dans la gueule du loup

L’itinéraire que devaient parcourir ces fonctionnaires, entre Mudemba et Ekondo Titi est long de 56 kilomètres, sur la route nationale numéro 16. Et ils étaient en mission  officielle, c’est-à-dire que le patron du département, le préfet du Ndian était informé et devrait avoir autorisé la mission. Cela suppose qu’il devait avoir mesuré les risques qu’encouraient ces 6 fonctionnaires en prenant la route, dans une zone où sévissent encore les groupes armées séparatistes. Lesquels risques ne sont pas nuls, parce que malgré les discours des ministres à Yaoundé qui parlent de la situation maîtrisée dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la réalité est toute autre sur le terrain, et le préfet est mieux placé pour le savoir. Pourquoi alors ces fonctionnaires n’étaient pas escortés dans leur mission, le préfet n’avait pas réquisitionné des forces de défense pour les mettre à leur disposition, ou l’a-t-il fait mais n’avait pas assez d’hommes sous la main, comment expliquer en définitive que 6 fonctionnaires, de surcroît détenteurs des titres de nomination et représentant l’Etat, ont-ils pu être enlevés aussi facilement, sans riposte, comme des élèves surpris dans une salle de classe ? Autant de questions auxquelles il faudra trouver des réponses, parce que le pouvoir ne peut pas ainsi jeter en pâture les fonctionnaires, en plus mandatés de par leurs titres pour représenter leurs différents ministres dans le département. Le décret n° 94/199 du 7 octobre 1994, portant statut général de la fonction publique de l’Etat, dit à l’article 25 : « (1). L’Etat est tenu d’assurer au fonctionnaire protection contre les menaces, outrages, violences, voies de fait, injures ou diffamations dont il peut être victime, en raison ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions. (2). Il est tenu, après qu’il a fait procéder à l’évaluation des dommages, de réparer le préjudice subi par le fonctionnaire du fait de ses actes. Dans ce cas, l’Etat est d’office subrogé aux droits de la victime pour obtenir des auteurs des faits incriminés la restitution des sommes versées par lui au fonctionnaire intéressé à titre de dédommagement, et de tous autres frais engagés. Il peut également engager des poursuites pénales contre lesdits auteurs et dispose, aux mêmes fins, d’une action directe qu’il peut exercer par voie de constitution de partie civile devant la juridiction pénale »

Le silence coupable

Mabia Johnson Mudika, celui qui avait été exécuté, a été mis en terre le 10 juillet 2021. Les comptes rendus des médias sur la cérémonie ne font pas état de la présence d’un représentant de l’Etat à ces obsèques, pas de médaille déposée sur le cercueil pour le décorer à titre posthume, pas de drapeau national non plus. Aucune reconnaissance officielle, il aurait été donc enterré dans l’anonymat, lui qui s’était mis au service de la nation, lui qui avait répondu à l’appel du ministre de l’Administration territorial qui rassurait que la situation est sous contrôle sur le terrain et que les fonctionnaires devraient regagner leurs postes. Aujourd’hui il est sous terre, victime de cette sale guerre, sacrifié par ceux qui ne pensent qu’à sécuriser leur pouvoir, aux mépris de la vie des hommes et des femmes, au mépris de l’avenir brisé des familles.

En dehors de Mabia Johnson dont le sort est déjà connu, on reste sans nouvelles de Mambe Elvis Ebaku, Felicia Ndong, Elad Emmanuel, Mbida Armand Christian et  Agbor Stephen. Plus méprisant encore, le silence du gouvernement 30 jours après cet enlèvement. Aucune communication officielle du porte-parole du gouvernement ministre de la Communication, aucune sortie du ministre de l’Administration territoriale au cours d’une conférence de presse avec un ton menaçant comme on le connait, mettant en garde les séparatistes et leur promettant de régler leur compte. Alors que ces sorties auraient joué au moins deux rôles importants, rassurer l’opinion et réaffirmer l’autorité de l’Etat. Elles  auraient au moins donné l’impression que le gouvernement se préoccupe et aurait consolé quelques cœurs brisés. Ne pas le faire, contribue plutôt à cristalliser les sentiments et nourrir les ressentiments. Ce qui ne présage rien de bon quant à l’issue de cette crise, qui dure et perdure…

Roland TSAPI

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