Crise anglophone : le pouvoir entre culpabilité et responsabilité

Le pouvoir de Yaoundé a décidément jeté les fonctionnaires en pâture dans les régions en crises, où ils se font décimer jour après jour, dans l’indifférence de l’Etat supposé être protecteur

Le délégué régional de l’administration pénitentiaire de la région du Nord-Ouest, Kiga Théodore, et trois gardiens de prison ont trouvé la mort dans la journée du 12 avril 2022, alors qu’ils exerçaient leur métier. Parti installer le directeur de la prison de Kambé dans le département du Bui, ils étaient sur leur chemin pour le retour à Bamenda, quand ils sont tombés dans une embuscade tendue par les combattants séparatistes. Quelques mois en arrière, pour parler des cas les plus récents, un policier avait été abattu à bout portant dans un bar de la ville de Bamenda par des sécessionnistes qui ont par la suite pris la fuite sur des motocyclettes. Le policier était le seul homme en tenue dans le bar », avait expliqué le gouverneur ajoutant que les civils qui se trouvaient dans le bar, n’avaient  pas été inquiétés par les séparatistes. Il n’y avait pas de doute, la victime venait simplement de payer son appartenance au corps des fonctionnaires de l’Etat, c’est dire que les sécessionnistes s’attaquaient ainsi plus à l’Etat qu’à un individu. Et il n’est pas le seul dans ce cas. En dehors des éléments de l’armée régulière qui tombent au front, l’une des stratégies des sécessionnistes est depuis longtemps de s’attaquer aux fonctionnaires. Ils sont nombreux ceux qui sont ainsi passés de vie à trépas, le plus souvent de manière atroce, leur crime étant de représenter l’Etat de par leurs fonctions. Et cela dure depuis au moins 2017, quand les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont en proie à un sanglant conflit entre des groupes armés qui réclament l’indépendance des deux régions sous le nom d’Ambazonie et les forces de sécurité dépêchées par Yaoundé pour les réprimer.

Le délégué régional de l’administration pénitentiaire et ses collaborateurs viennent ainsi rallonger la liste des personnels de l’Etat victimes de cette crise. Ce qui remet au goût du jour une question essentielle, celle de la protection du personnel fonctionnaire par l’Etat. Devrait-on, au nom de l’intégrité de la nation, continuer à exposer à la boucherie humaine des citoyens qui n’ont demandé qu’à servir l’Etat ?  Le gouvernement pourrait-il se dédouaner devant ces vies humaines innocentes qui continuent d’être perdues ? Doit-il se réfugier derrière ce qui est qualifié d’irresponsabilité des “hors-la-loi” pour laisser mourir des fonctionnaires ? Si un domicile est attaqué, la responsabilité du chef de famille n’est-elle pas d’assurer d’abord la protection de ses enfants dont la vie doit être une priorité, que de les sortir tous des chambres, les pousser dehors en leur demandant d’aller faire comme s’il n’y a rien, au risque d’y laisser leurs vies.

Gouverner pourtant, c’est être en capacité de faire la différence entre responsabilité et culpabilité. Si le pouvoir de Yaoundé n’est pas coupable de ces assassinats des fonctionnaires, il en porte l’entière responsabilité.

Négociations

Dans l’histoire des nations, les crises font partie intégrante du processus de l’évolution. Au Mali, en 2012, le Mouvement national de libération de l’Azawad, une organisation politique et militaire majoritairement touarège créée en 2011, a pris les armes pour exiger l’indépendance du Nord Mali. Allié aux groupes Ansar Dine, Mujao et Aqmi, elle menait des attaques sur les camps militaires maliens et les villes situés dans les régions de Gao, Tombouctou et Kidal remettant en cause l’unité territoriale du Mali dont l’armée fut mise en difficulté. La solution militaire essayée par le gouvernement malien n’a pas porté des fruits. Avec l’aide des militaires tchadiens d’abord, et de l’opération Serval et Barkhane ensuite, le pays avait cru à un moment avoir neutralisé les forces rebelles, mais les attaques sporadiques perduraient. Dans l’intervalle, l’Etat malien, tout en n’ayant pas renoncé à la reconquête de son territoire, s’était abstenu d’envoyer dans les zone en crise des fonctionnaires civils sans protection. En mai 2014, il y avait eu une tentative non négociée de retour de l’armée à Kidal, qui s’était soldée par un échec pour les forces de l’armée nationale puisque les rebelles avaient riposté très fort contre leur présence. Il a fallu attendre les négociations de paix en 2015, pour qu’on assiste à un déploiement de l’armée malienne à Kidal. Un déploiement qui n’était, d’après l’analyste politique Yvan Guichaoua, enseignant-chercheur à la Brussels School of International Studies de l’Université du Kent et spécialiste de la violence politique au Sahel qui se confiait à Tv5 Monde, « ni une reconquête militaire, ni une grande surprise, mais très important sur les plans politique et symbolique, le signal que l’intégrité territoriale du Mali est désormais quasiment restaurée intégralement. » Le Mali, dans sa quête de l’intégrité du territoire, avait plié sans rompre. En évitant d’envoyer ses fonctionnaires servir de chair à canon aux rebelles, l’Etat a fini par reprendre la main.

Une situation similaire a été vécue en Côte d’Ivoire. Quand Laurent Gbagbo prend le pouvoir en 2010, la rébellion sévit dans le Nord du pays, décidée à lui mettre les bâtons dans les roues. Il fait semblant d’abandonner cette partie du pays pendant un temps. Il s’est surtout refusé de faire prévaloir l’orgueil de l’Etat qui ne « négocie pas avec les terroristes », en continuant d’y affecter des fonctionnaires civils pour montrer que c’est lui le maître. Pendant tout son mandat, il a régné sur un pays quasiment coupé en deux, mais qui avec le temps s’est naturellement remis. Dans les deux cas, on peut dire que les gouvernements ont pris leur responsabilité de protéger leurs fonctionnaires, sans perdre de vue l’objectif de l’intégrité de la nation. Dans les deux cas également, on est parvenu à des négociations, qui impliquent des concessions de part et d’autres, pour arriver à une relative accalmie.

Au Cameroun, depuis 2017, le gouvernement veut à tout prix marquer sa présence dans les régions en crise, montrer que les services de l’Etat fonctionnent. Gouverneurs et préfets, fortement sécurisés, protégés par des militaires à domicile et au bureau, sont mis à contribution pour exercer la pression sur des fonctionnaires à mains nues, les contraindre à aller tronquer leur vie contre l’illusion de stabilité, contre l’orgueil du gouvernement. Gouverner pourtant, c’est être en capacité de faire la différence entre responsabilité et culpabilité. Si le pouvoir de Yaoundé n’est pas coupable de ces assassinats des fonctionnaires, il en porte l’entière responsabilité.

Roland TSAPI

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