Crise anglophone : le gouvernement s’est accommodé

La crise anglophone est traînée comme un caillou dans la chaussure depuis 61 ans. La solution définitive tarde à être trouvée pendant qu’elle continue de faire les victimes. Le gouvernement semble en avoir fait avec le temps un mal  incurable, et pourtant il suffit de l’attaquer à la racine

Le 16 septembre 2022, cinq prêtres, une religieuse, et deux laïcs, ont été enlevés à la paroisse St Mary de Nchang, dans le diocèse de Mamfé, région du Sud-Ouest. Selon  le révérend Humphrey Tatah Mbuy porte-parole de la conférence épiscopale dans une déclaration à Radio France internationale, « près de 50 hommes armés, inconnus et non identifiés, sont arrivés dans le petit village de Nchang dans les environs de la ville de Mamfé. Ils ont pris cinq prêtres, trois qui enseignent à l’école et deux qui travaillent pour la paroisse, et ils ont aussi enlevé une religieuse nigériane. Ensuite, sur leur route, ils ont pris trois habitants. Donc, en tout, neuf personnes ont été kidnappées. En quittant les lieux, ils ont mis le feu. L’église a complétement brûlé, sauf l’autel, l’évêque de Mamfé allé sur les lieux le jour suivant a réussi à sauver les saints sacrements. » Le président de la Conférence épiscopale du Cameroun, l’archevêque de Bamenda Mgr Andrew Nkea, a exprimé dans un communiqué du 18 septembre le « grand choc » et l’ « horreur totale » des évêques anglophones réunis au sein de province ecclésiastique de Bamenda, ajoutant qu’à l’heure actuelle, aucune raison concrète n’a été donnée pour cet acte odieux contre la maison de Dieu et les messagers de Dieu. Mais nul ne doute qu’il s’agit là des affres de la crise anglophone, et la raison que cherche l’homme de Dieu est que les séparatistes veulent se faire entendre, affirmer leur contrôle sur la zone et mettre au défi l’armée camerounaise.

Aucune solution concrète ne fut trouvée, et lorsqu’Ahmadou Ahidjo céda le pouvoir à Paul Biya en 1982, il savait qu’il lui passait en même temps un panier ou un seau dans lequel se trouvait entre autres du tapioca, qui gonflerait au contact de l’eau. Pour sa part il s’était débrouillé à ce que l’eau ne touche pas le seau, pour qu’il ne pas avoir à gérer les débordements, l’alourdissement et les salissures.

Caillou dans la chaussure

La crise anglophone, c’est cette tare que traine le Cameroun sous sa forme actuelle depuis 1961. Cette année-là, les deux Cameroun hérité de la division du territoire initial faite par les Nations unis et confié à deux puissances coloniales, la Grand Bretagne et la France, se mirent ensemble pour former un Etat fédéral. Les conditions de cette fusion, et même la gestion des affaires qui s’en suivit étaient contestées à cette époque par une bonne partie de la population du Cameroun britannique. Le président Ahmadou Ahidjo, premier bénéficiaire politique de cette fusion puisqu’il était le président de la république fédérale, ne l’ignorait pas, et manœuvra comme il put pour faire taire les mécontentements de ce peuple, avec des attributions des postes sous contrôle à ses représentants. La crise semblait être contenue, mais elle couvait en sourdine. Pour avoir un contrôle total sur le territoire entier, Ahmadou Ahidjo poursuivit ses manœuvres par des négociations souterraines avec certains ressortissants du Cameroun britannique, les modifications de la Constitution fédérale, pour aboutir à l’unification en 1972, quand la république fédérale du Cameroun devint la République unie du Cameroun. En surface et dans les textes, le pays était unifié, mais Ahidjo n’avait réussi jusque-là qu’à mettre de la peinture sur la rouille, qui en dessous continuait à ronger le fer. Sur beaucoup de points, les populations du Cameroun britannique, tel un roseau, avaient plié, mais n’avaient pas rompu. Et Ahidjo lui-même était conscient de cela, puisqu’il créa une commission chargée d’étudier la profondeur de la crise anglophone, commission à laquelle a appartenu le président Paul Biya. Cette commission rendit sa copie, en faisant ressortir les principales frustrations relevées dont l’une était la marginalisation. Aucune solution concrète ne fut trouvée, et lorsqu’Ahmadou Ahidjo céda le pouvoir à Paul Biya en 1982, il savait qu’il lui passait en même temps un panier ou un seau dans lequel se trouvait entre autres du tapioca, qui gonflerait au contact de l’eau. Pour sa part il s’était débrouillé à ce que l’eau ne touche pas le seau, pour qu’il ne pas avoir à gérer les débordements, l’alourdissement et les salissures.

Le tapioca qui a gonflé a aussi touché d’autres contenu du seau et les a rendu inopérant, comme l’éducation, la santé, l’économie. l’eau n’a touché le panier que Depuis 6 ans, mais la crise existe depuis 61 ans, et l’attaque suivi de l’enlèvement des prêtres à Nchang n’est là que pour rappeler que le problème reste entier : tant que les racines d’un arbre ne seront pas saines, les feuilles resteront souillées.

Biya et le déni

Une fois le panier entre les mains, le président Paul Biya non seulement a feint d’ignorer qu’il s’y trouvait du tapioca, mais a laissé que l’eau y touche, aidé en cela par un entourage laudateur qui lui fit croire que le panier n’avait rien de délicat. Aujourd’hui le tapioca a gonflé et se cherche d’abord plus d’espace à l’intérieur du seau, c’est ce qu’on appelle les déplacés internes, et ensuite à l’extérieur du seau, ce sont les réfugiés dans d’autres pays. Comme pour tout récipient qui déborde, le contenu du seau Cameroun attire les rapaces, les voleurs, les pécheurs en eau trouble, et aussi les bienfaiteurs. Mais la présence de tout ce monde sur le même lieu crée la suspicion, la méfiance et développe l’instinct d’auto-défense. On ne sait plus qui est qui, c’est la confusion totale. Les civils sont confondus au sécessionnistes et liquidés comme tels, les fonctionnaires sont confondus à l’ennemi, les hommes de Dieu sont pris pour des espions et traités comme tel, avec enlèvements et demandes de rançon. Les uns se battent comme ils peuvent pour sortir de là, d’autres cherchent à tirer le meilleur profit de la situation. Pillages, détournements, incendies des villages et des infrastructures, torture et tout autre traitement inhumain, tout y passe, c’est la jungle, le no mans’ land. Le seau est également devenu plus lourd à porter et demande plus d’énergie en termes de finance et de ressources humaines. Tous ces actes, aussi condamnables les uns que les autres, puisent leurs sources quelque part et prospèrent dans un environnement qui leur est propice. Le tapioca qui a gonflé a aussi touché d’autres contenu du seau et les a rendu inopérant, comme l’éducation, la santé, l’économie. L’eau n’a touché le panier que depuis 6 ans, mais la crise existe depuis 61 ans, et l’attaque suivi de l’enlèvement des prêtres à Nchang n’est là que pour rappeler que le problème reste entier : tant que les racines d’un arbre ne seront pas saines, les feuilles resteront souillées.

Roland TSAPI

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