Crise anglophone : le gouvernement appelle le privé au secours

Le premier ministre estime que les investissements faits par les opérateurs économiques dans les régions en crise pourraient générer des emplois et résorber le chômage qui nourrit les groupes armées dans ces régions

Ecouter l’éditorial

Le 18 mai 2021, le premier ministre camerounais, chef du gouvernement, a rendu visite pour la première fois au Groupement inter patronal du Cameroun. Première fois non seulement pour lui-même Joseph Dion Ngute, mais dans l’histoire du Cameroun et depuis 64 ans que le Gicam existe. Jamais un chef de gouvernement ne s’était déplacé pour rencontrer les patrons d’entreprises. Joseph Dion Ngute rentre ainsi dans les annales comme le premier à avoir brisé l’orgueil gouvernemental et le mythe  du ministre tout puissant, derrière qui tous les autres devraient courir. Il a aussi donné par ce déplacement une leçon d’humilité au ministre de la Justice qui, invité par le patronat le 16 avril 2021 pour discuter de l’impact de la justice sur le climat des affaires, n’a pas cru bon se déplacer, et son ministre délégué, envoyé pour le remplacer a été boudé par les chefs d’entreprises. Joseph Dion Ngute n’a pas attendu d’être invité, il n’a pas non plus invité à l’immeuble étoile les patrons d’entreprises pour les recevoir en audience comme il est de coutume dans les usages gouvernementales au Cameroun, il a fait le déplacement, geste par ailleurs apprécié à sa juste valeur par le président du Gicam Célestin Tawamba, pour qui  « Notre organisation patronale voit dans votre geste historique et inédit, non seulement la réitération de votre humble accessibilité, mais également le marqueur de votre attachement au développement du secteur privé, dans l’intérêt bien compris de notre Nation. »

Le PM Dion Ngute

Opération de charme

Au-delà, on peut remarquer que l’objet de la visite valait la peine du déplacement. Le  premier ministre est allé au Gicam présenter aux chefs d’entreprises du secteur privé le projet de reconstruction des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, dévastée par la crise depuis 4 ans. A leur endroit, il  a expliqué : « comme vous le savez, plusieurs de nos jeunes compatriotes ont été enrôlés par les groupes armés qui terrorisent les populations dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Au-delà des considérations dogmatiques, il est évident que le chômage massif des jeunes a favorisé leur enrôlement. Aujourd’hui, à la faveur de l’offre de paix formulée par le président de la république, plusieurs de ces jeunes ont même déposé leurs armes, plusieurs sont disposés à quitter le maquis pour retrouver une vie normale. Cette volonté est malheureusement refreinée  par l’absence de perspectives en termes d’emploi et de réinsertion sociale. Je suis persuadé que la reprise des investissements dans ces deux régions, à travers la réalisation des micros projets par les opérateurs locaux ou le recrutement direct de certains jeunes pourraient inciter ceux qui hésitent encore à sortir de la brousse. » Les chefs d’entreprises ont été alors appelés à s’approprier le plan de reconstruction mis sur pied par le gouvernement.

Marché de dupes ?

Célestin Tawamba, président du Gicam

Sauf qu’en face le patronat n’est pas dupe.  Il reconnaît que « Les entreprises ont un grand intérêt à voir la crise réglée et la paix restaurée. Et leur conviction est que les options sécuritaires et politiques ayant trouvé leurs limites, le moment est venu de leur adjoindre une troisième composante : placer résolument l’économie au cœur des efforts nationaux visant le retour de la paix dans ces deux Régions. Il y va de la nécessité absolue de faire en sorte qu’enfin, dans notre quotidien du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les statistiques sur le nombre de victimes soient remplacées par les statistiques sur le nombre d’emplois créés ! Il faut pouvoir tronquer l’arme contre un emploi. » Cependant, le président du Gicam Célestin Tawamba n’a pas raté l’occasion pour rappeler leurs griefs : « En me demandant de signifier leur soutien aux initiatives gouvernementales, les chefs d’entreprises ne cachent pas leur perplexité et leur scepticisme. Perplexité parce que, ailleurs dans le monde, dans le contexte de la pandémie du Covid-19, ce n’est pas l’Etat qui a besoin d’un soutien du secteur privé, c’est le Gouvernement qui apporte des aides en soutien aux entreprises. Scepticisme par rapport à l’utilisation des contributions qu’ils souhaitent faire, tant, par le passé les appels de fonds n’ont pas toujours bénéficié de la nécessaire transparence dans leur gestion. Au surplus, et actualité oblige, les chefs d’entreprises sont dans la crainte de voir leurs contributions faire l’objet d’un usage inapproprié. Par ailleurs, d’aucuns ont manifesté une certaine frustration, voire même de l’amertume, en raison du sentiment qui est le leur, que le secteur privé ne trouve grâce, aux yeux du Gouvernement, que lorsque l’Etat a besoin de lui, mais rarement lorsqu’il s’agit de répondre à leurs préoccupations. Cette doléance est d’autant plus prégnante ces dernières années que, le stade du cri de cœur désormais largement dépassé, les entrepreneurs et les chefs d’entreprises  se disent incompris, abandonnés, naviguant entre la baisse de l’activité pour certains, l’arrêt complet de l’activité pour d’autres, des blocages de comptes bancaires à la suite de redressements souvent fantaisistes et, dans le même temps, contraints de subir de contrôles administratifs, intempestifs et disproportionnés, notamment fiscaux , douaniers, ou encore relevant d’autres administrations. A cela s’ajoutent les blocages de transferts par la BEAC, observés ces dernières semaines et qui font peser des risques réels d’arrêt à court terme des activités ainsi que des pénuries de denrées alimentaires et autres produits. »

En d’autres termes, le patronat faisait clairement comprendre au gouvernement qu’il voulait par cette sollicitation, récolter dans un champ où il a refusé d’investir. De là à se poser la question de savoir quelles sont les chances de réussite d’une telle initiative ? Nous y reviendrons

Roland TSAPI

One Reply to “Crise anglophone : le gouvernement appelle le privé au secours”

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code