Crise anglophone : le fruit de l’entêtement

L’enlisement de la situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, avec les morts en continue, est une conséquence de l’entêtement de l’Etat à ne pas écouter les vrais cris

Au plus fort de la crise politique au Cameroun en 1957, alors qu’une guerre civile avait embrasé les zones Bassa et Bamiléke du pays, Monseigneur Thomas Mongo, dans une démarche dont ont on ne peut dire si elle était personnelle ou inspirée par le politique, rencontra Ruben Um Nyobé, le leader de l’Union des populations du Cameroun dans un lieu secret à 3 kilomètres de Boumnyebel, c’était le 1er octobre 1957. D’après le récit, les deux hommes eurent une discussion conviviale, et Ruben Um Nyobé s’engagea à cesser unilatéralement les hostilités, mais à condition que les troupes françaises se retirent de la Sanaga Maritime, que les milices soient désactivées et qu’il rencontre le gouverneur français. Cette volonté fut rapportée à Pierre Messmer, qui la rejeta sous le prétexte qu’il ne pouvait pas accorder au leader d’un parti interdit le statut de négociateur. Un mois plus tard, le 9 novembre 1957, le premier ministre André Marie Mbida entouré de sa garde descendit à Boumnyebel où il tint un discours guerrier. Il demanda aux populations de se détourner de ceux qui les entraînent dans la mauvaise voie, et donna 10 jours à tous ceux qui se trouvaient dans la brousse pour sortir, faute de quoi des mesures plus drastiques devaient être prises contre eux. Il interdit en même temps la circulation après 19h dans le département, les marchés périodiques étaient fermés et le transport en commun des passagers suspendu dans tout le département de la Sanaga maritime. Interdiction était également faite de ne plus cultiver au-delà de 3 kilomètres de la route. Bien entendu, son discours ne fut pas écouté, et les répressions militaires s’intensifièrent. Des Camerounais continuent à mourir, dans un camp comme dans l’autre, même si les archives ont soigneusement omis d’évoquer le bilan dans les rangs de l’armée.

Déjà en 2017, il déclarait le 2 décembre à la radio d’Etat que l’armée combattra sans état d’âme les fauteurs de troubles dans les régions anglophones, et ce sur instruction du chef de l’Etat qui avait annoncé le 29 novembre de la même année, en marge du 5eme sommet de l’Union Africaine à Abidjan que « toutes les dispositions sont prises pour mettre hors d’état de nuire ces criminels »

Bis repetita

Un camion militaire soufflé par une mine

1957-2021, 64 années ont passé, et l’histoire se répète au Cameroun. Depuis que la crise anglophone a éclaté et est entrée dans sa phase armée, après l’interdiction du Consortium qui portait les revendications, tout comme l’interdiction de l’Union des populations du Cameroun en 1955, le Cardinal Christian Tumi, tout comme Thomas Mongo en 1957, a entrepris des démarches qui devraient aboutir au retour à la paix. Il a remis au goût du jour l’idée de la All anglophone conférence, mais à cette idée pacifiste, le pouvoir a opposé une fin de non-recevoir, et comme André Marie Mbida en 1957, certains membres du gouvernement sont allés à Bamenda pour annoncer de nouvelles stratégies militaires à mettre en place pour intensifier la lutte. C’est le cas du ministre délégué à la présidence de la république chargé de la défense. Joseph Beti Assomole 22 septembre 2021, quelques jours après deux attaques à l’engin explosif, le 12 et le 16 septembre des convois des forces de défense et de sécurité, qui ont laissé sur le carreau 15 soldats et de nombreux civils. Déjà en 2017, il déclarait le 2 décembre à la radio d’Etat que l’armée combattra sans état d’âme les fauteurs de troubles dans les régions anglophones, et ce sur instruction du chef de l’Etat qui avait annoncé le 29 novembre de la même année, en marge du 5eme sommet de l’Union Africaine à Abidjan que « toutes les dispositions sont prises pour mettre hors d’état de nuire ces criminels » Au lendemain de cette annonce, le ministre de la défense avait à sa demande réuni plusieurs hauts gradés de l’armée et responsables militaire, pour évaluer la situation sécuritaire dans le pays, et analyser la dégradation du niveau de sécurité dans les régions anglophones.

Depuis que le président Paul Biya a repris le pouvoir après la modification de la constitution, ce qui arrive au pays ressemble étrangement… aux 9 premières plaies de l’Egypte

Les plaies d’Egypte

Malgré toutes ces stratégies, le sang continue de couler dans le pays, et davantage dans le camp où on devrait le moins s’attendre. Le 13 novembre 2021, les forces de défense et de sécurité ont perdu encore au moins 7 éléments à Matazem, dans une attaque encore à l’engin explosif d’un véhicule militaire, qui même blindé n’a pas pu protéger la vie de ces jeunes engagés sur le front de cette guerre. Du sang qui s’ajoute à la quantité non négligeable déjà versée. Quelle quantité faudra-t-il finalement ? Dans l’histoire de la bible, est raconté un épisode impliquant le Pharaon d’Egypte et le peuple hébreu qu’il fallait libérer. Une voix n’avait cessé de dire au roi d’Egypte de se plier à cette demande, il était chaque jour un peu plus entêté, faisant travailler encore plus dur les esclaves, leur enlevant la paille dont ils avaient besoin pour fabriquer des briques de terre séchées au soleil, alors que le quota journalier de briques achevées reste inchangé, ce qui donna lieu à ce qui est appelé les 10 plaies de l’Egypte, destinées à montrer à Pharaon la toute-puissance du dieu des Hébreux, Yahvé. Dans ce but, Aaron, sur l’ordre de Yahvé, jeta tout d’abord au pied de Pharaon son bâton, que Yahvé changea en serpent, mais les magiciens égyptiens parvinrent à réaliser le même prodige. Le serpent né du bâton d’Aaron dévora les serpents des magiciens, mais cela n’ayant toujours pas suffi à convaincre Pharaon, Yahvé décida d’envoyer dix calamités sur l’Égypte, tout en préservant les Hébreux : l’eau du Nil et de toute l’Égypte se changea en sang ; les grenouilles infestaient le pays ; les grains de poussière se transformèrent en moustiques ; la vermine envahit le pays ; le bétail fut décimé par une peste ; des ulcères s’abattaient sur les Égyptiens et leurs animaux ; la grêle détruisit la plupart des récoltes ; les sauterelles dévorent ce qui avait survécu à la grêle ; les ténèbres recouvrirent le pays.Après chacune de ces épreuves, Pharaon promettait de laisser partir les Hébreux ou feignait de reconnaître la puissance de leur dieu, mais il ne tenait pas parole. Finalement, Pharaon interdit à Moïse de se présenter à nouveau devant lui. Yahvé envoya alors la dixième et dernière plaie : la mort des premiers-nés (« du premier-né du Pharaon qui devait s’asseoir sur le trône au premier-né du captif dans la prison et à tout premier-né du bétail »). Pharaon, en l’apprenant, appela une dernière fois Moïse et Aaron, et leur ordonna de partir immédiatement, avec leur peuple. Depuis que le président Paul Biya a repris le pouvoir après la modification de la constitution, ce qui arrive au pays ressemble étrangement… aux 9 premières plaies de l’Egypte

Roland TSAPI  

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