Crise anglophone : le dialogue demeure la solution vitale

La solution militaire choisie par le pouvoir en réponse à la crise anglophone s’est avérée catastrophique, comme l’avaient prédit les analystes nationaux et internationaux au début des hostilités dans  les régions du Nord-Ouest et du Sud-0uest. Aujourd’hui, comme hier, une assise sincère autour d’une table reste incontournable.

Crise anglophone au Cameroun : le dialogue demeure l’unique solution viable, tel est le titre, d’une publication d’International Crisis group le 21 décembre 2017, un an après le déclenchement des hostilités dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. International Crisis Group, aussi connu sous le nom de Crisis Group, est une organisation non gouvernementale internationale à but non lucratif créée en 1995, dont la mission est de prévenir et d’aider à résoudre les conflits meurtriers grâce à un travail de recherche sur le terrain, des analyses et des recommandations indépendantes. A cette date, elle faisait le constat suivant : « Il y a un an, le gouvernement camerounais estimait que le problème anglophone n’existait pas. Il y a dix mois, les radicaux du gouvernement estimaient qu’en arrêtant les chefs de file du courant fédéraliste la crise serait réglée; elle s’est au contraire aggravée. Aujourd’hui ces mêmes radicaux font le pari de la guerre, malgré le coût en vies humaines – à ce jour, une soixantaine de civils, seize militaires et policiers, et un nombre indéterminé de combattants sécessionnistes ont été tués. Ce pari pourrait s’avérer contreproductif, car la riposte militaire ne fera qu’alimenter le cycle de violences, accroître l’adhésion de la population aux idées séparatistes et renforcer la position des partisans de la lutte armée au sein de la mouvance sécessionniste. Des bavures militaires et des violations graves des droits humains, commises par les militaires ont par ailleurs été signalées, notamment par les chefs traditionnels, dans le département de la Manyu. Le président Biya ne parviendra que difficilement à stabiliser les régions anglophones par la seule riposte militaire, et ce serait au prix d’une guerre contre-insurrectionnelle laborieuse et coûteuse. Toutefois, au sein du pouvoir, l’escalade violente des séparatistes fait le jeu d’une partie de l’élite gouvernementale et de la hiérarchie militaire, qui n’attendait que cela pour réduire la crise anglophone à une simple question d’insurrection justifiant une réponse exclusivement militaire. Cette frange radicale du pouvoir est convaincue qu’elle pourra rapidement réprimer l’insurrection avant la prochaine élection. Mais c’est un calcul dangereux, car il est difficile de venir à bout d’une insurrection, même artisanale, lorsqu’elle bénéficie du soutien d’une partie de la population. »

Mais dans les détails, l’armée camerounaise peut-elle, 6 ans après avoir choisi l’option militaire, faire son propre bilan, en publiant par exemple les chiffres ? Combien d’hommes a-t-elle perdu 6 ans après dans cette guerre, combien d’armes, de munitions, de matériel roulant, d’équipements militaires dans l’ensemble ? Et le trésor public de l’Etat, peut-il à ce jour publier au centime près les sommes d’argent englouties, le ministère des Domaines et du cadastre, gardien du patrimoine immobilier de l’Etat, peut-il faire le compte des infrastructures publiques détruites etc. ?

Bilan

Inhumation d’un soldat tombé au front

A cette mise en garde d’International Crisis group, se sont ajoutés d’autres appels à une réflexion mûrie de la part du gouvernement dans la résolution de cette crise, dont il fallait d’abord admettre l’existence et mesurer l’ampleur des conséquences humanitaires et socio-politiques. 5 ans après, le pays est arrivé là où tous les esprits sincères redoutaient qu’on arrive. Les pertes en vie humaines ont augmenté de façon exponentielle, aussi bien dans les rangs des forces de défenses et de sécurité que dans ceux des combattants sécessionnistes, sans compter les civils innocents tombés sous les balles, décapités ou simplement calcinés dans des incendies qui se sont multipliés. Les infrastructures publiques et privées ont été réduites en ruine, des centaines de milliers de personnes se sont retrouvées en exil à l’intérieur ou hors du pays, sans identité, ayant perdu au passage tout acte d’état civil. Tel est le bilan aérien qui peut être fait à l’observation. Mais dans les détails, l’armée camerounaise peut-elle, 6 ans après avoir choisi l’option militaire, faire son propre bilan, en publiant par exemple les chiffres ?  Combien d’hommes a-t-elle perdu 6 ans après dans cette guerre, combien d’armes, de munitions, de matériel roulant, d’équipements militaires dans l’ensemble ? Et le trésor public de l’Etat, peut-il à ce jour publier au centime près les sommes d’argent englouties, le ministère des Domaines et du cadastre, gardien du patrimoine immobilier de l’Etat, peut-il faire le compte des infrastructures publiques détruites etc. ? Pour emprunter au langage des économistes, quel est le retour sur investissement 6 ans après ? Un tel bilan seul permettrait de savoir si l’on a eu raison ou pas, d’engager le pays dans cette voie coûteuse, car personne ne pourrait dire la main sur le cœur qu’avec cette option militaire, le Cameroun a sauvé plus de vies qu’il n’en a perdu. « Si vous tombez dans un trou il faut arrêter de creuser », dit un adage. Le gouvernement va-t-il continuer dans cette voie, quand tout le monde voit où elle mène ?

Celle-ci passe nécessairement par un dialogue sur le fédéralisme et la décentralisation qui devrait être impulsé par le chef de l’Etat camerounais lui-même.

Dialogue

Dans sa publication de décembre 2017, International Crisis group, sur la base des analyses et des perspectives, était arrivée à la conclusion selon laquelle « si un dialogue politique n’est pas rapidement amorcé, le Cameroun pourrait se retrouver en 2018, en pleine année électorale, dans une situation économique et sécuritaire encore plus délicate. La formation progressive d’une insurrection armée oblige certes à une réponse militaire, mais celle-ci doit être proportionnée et respectueuse des droits humains. La solution politique doit rester prioritaire. Celle-ci passe nécessairement par un dialogue sur le fédéralisme et la décentralisation qui devrait être impulsé par le chef de l’Etat camerounais lui-même. » Il y avait à peine un an que la crise anglophone avait pris une tournure meurtrière quand cet avertissement était donné. Les cris des sirènes les plus sincères, objectives et préventives indiquaient qu’une nation ne pouvait efficacement prendre les armes contre son propre peuple. Ces cris sont tombés dans des oreilles qui, 6 ans après, s’efforcent toujours d’être sourdes, malgré le sang qui coule et les familles qui voient leurs espoirs brisés par la perte d’un membre, tombé au front ou victime collatérale. L’artiste sénégalais Youssou Ndour a sorti en 2000, une chanson intitulée « My Hope is in you », dans laquelle il demande aux enfants soldats engagés dans les guerres civiles un peu partout en Afrique de rendre les armes et aller à l’école. « Drop your gun and go to school ». On pourrait paraphraser cette phrase en s’adressant au gouvernement camerounais en ces termes « drop you gun, and talk with your people », baisse les armes, et parle avec ton peuple

Roland TSAPI

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