Crise anglophone : le choix gouvernemental du suicide

5 ans après le déclenchement de la crise anglophone, il devient évident que les différentes réactions du pouvoir conduisent progressivement au suicide de l’Etat

Dimanche 22 août 2021. Dans la localité de Bali, une petite agglomération de la région du Nord-Ouest Cameroun, la jeune femme, du prénom de Grace, était sorti ce matin-là pour aller à l’église, rendre grâce à Dieu. Elle y trouve la mort, atteinte par une balle tirée de l’extérieur par des hommes armés qui s’en prenaient à l’église. Le pasteur de cette congrégation de Ntafoang Presbyterian Church a été lui aussi touché, ainsi que d’autres fidèles. Trois jours plus tard, mardi 24 août 2021, des passagers des bus de voyages sont bloqués à l’entrée de la ville de Bamenda, capitale régionale du Nord-Ouest, par des tirs de coups de feu, entre les groupes armés et les forces de défense et de sécurité.

Images de l’attaque de l’église de Bali

Ce sont là deux clichés isolés de la crise qui sévit dans les deux régions anglophones du Cameroun depuis octobre 2016. En 2021, cela fait 5 ans que cela dure, comme un jeu, comme si c’était hier. 5 ans que des enfants envoyés par leurs parents dans l’armée camerounaise pour se mettre au service de la patrie et ramener des galons à la maison, sont tués dans des confrontations avec d’autres enfants camerounais qui ont pris des armes pour exprimer leur mécontentement. 5 ans d’assassinat sauvage des enfants, en tenue ou en civil, 5 ans que des édifices publics sont incendiés, que des villages sont rasés. 5 ans de détermination des groupes d’un côté qui se disent mal aimés dans le grand Cameroun et demandent que l’on fasse la part des choses, de l’autre côté, 5 ans de déni, de sourde oreille, de solutions cosmétiques, d’évitement du problème de fond, 5 ans de suffisance, d’arrogance, de subterfuges. Florence Ayafor y est passée. L’adjudant Désiré Koney aussi, pour en citer le moins. Le 6 août 2021, le Délégué général à la sûreté nationale présidait les obsèques de 5 policiers tués à Bali Nyonga le 17 juillet 2021. De manière plus globale, il suffit aujourd’hui de saisir les mots clés « victimes de la crise anglophone » dans un moteur de recherche sur internet, pour se rendre compte de l’ampleur de la situation. Et le bilan peut être établi sur tous les plans : social, sanitaire, éducatif, infrastructurel, politique, économique et surtout financier.

Sa stratégie est de rendre la présence du Gouvernement économiquement intolérable, suivant la logique des mouvements de libération qu’elle prétend être. Elle joue alors un effet de ciseaux : d’une part, elle réduit les ressources de l’Etat en déstabilisant l’activité dans la zone affectée, d’autre part, elle contraint l’Etat à aller chercher des ressources dans les autres Régions pour les  consacrer, non plus aux activités de développement, mais à de lourdes opérations de sécurité et de reconstruction.

Suicide

Dieudonné Essomba, l’Etat est sur une voie suicidaire

Sur ce dernier point, l’économiste Dieudonné Essomba démontre dans une analyse que le gouvernement camerounais, en engageant le pays sur la voie militaire pour résoudre cette crise a simplement amorcé un suicide économique : « la guerre de sécession n’est pas une affaire militaire, mais une affaire essentiellement économique. L’objectif d’une guérilla sécessionniste n’est pas de battre l’armée. Elle n’en a pas les moyens, car ce n’est pas une armée, mais un mouvement de désobéissance civile recourant à des moyens militaires pour chasser un Gouvernement qu’il qualifie d’occupant. Sa stratégie est de rendre la présence du Gouvernement économiquement intolérable, suivant la logique des mouvements de libération qu’elle prétend être. Elle joue alors un effet de ciseaux : d’une part, elle réduit les ressources de l’Etat en déstabilisant l’activité dans la zone affectée, d’autre part, elle contraint l’Etat à aller chercher des ressources dans les autres Régions pour les  consacrer, non plus aux activités de développement, mais à de lourdes opérations de sécurité et de reconstruction. Par exemple, si une zone en sécession produit 10% de la richesse nationale, la Sécession va supprimer cette part et le pays se retrouve seulement avec 90% des ressources. Sur ces 90% qui restent, l’Etat sera encore obligé d’enlever disons 15% dans les opérations de sécurité. On voit donc, dans cet exemple,  que l’Etat se retrouve seulement avec 75% de ressources pour son développement, une partie correspondant à 25% étant évincées. »

le gouvernement avait la possibilité depuis le début de « formater un fédéralisme à sa guise, sans la pression d’un mouvement armé.  Malheureusement, la situation s’est compliquée et elle atteint le stade de la crise endémique, la plus ruineuse du point de vue économique. »

Fédéralisme

Pour lui, les intellectuels qui ont poussé le Gouvernement dans ce conflit et entretiennent l’illusion d’une victoire ont joué un très mauvais rôle pour le pays. Ils n’ont pas rendu un bon service à Paul Biya qu’ils prétendent servir. L’économiste préconise qu’il existe une seule solution : le fédéralisme, qui devrait réduire l’éviction des ressources par 3 voies :

1. Le Fédéralisme réduisait l’attractivité de la cause sécessionniste. D’une part, il invalidait l’argumentaire des sécessionnistes qui justifient leur action  par la suppression de la Fédération en 1972. D’autre part, il satisfaisait le désir d’autonomie de la communauté anglophone, et le respect de leur identité, sans compromettre leur appartenance au Cameroun. Il rendait enfin justice à l’histoire et mettait fin à la tenace rancœur née du référendum de 1972.

2. Sur le plan opérationnel, le fédéralisme permettait de mieux traiter la sécession en lui opposant une police locale, plus intégrée dans le milieu humain, maîtrisant l’environnement et bénéficiant de la légitimité populaire. L’armée nationale et la police fédérale intervenaient alors en back office, en appui de cette police locale.

3. Le fédéralisme devait compliquer la lutte des sécessionnistes : dans un Etat fédéral, les infrastructures relevant de l’Etat central sont peu nombreuses et facilement contrôlables, car ce sont des investissements stratégiques. Par contre, les infrastructures éparpillées sur le territoire et qui ressortent des besoins de proximité (écoles, hôpitaux, ponts, etc.) appartiennent à l‘Etat régional. Elles sont donc protégées par la population elle-même, car celle-ci sait que l’Etat central ne viendra pas les reconstruire si elles sont détruites. A contrario, dans un Etat unitaire, toutes les infrastructures appartiennent à l’Etat central qui viendra toujours les reconstruire, quel que soit le cas.

Et de conclure que chaque minute que le Gouvernement passe à suivre les conseils des intellectuels qui défendent l’illusion de la toute-puissance de l’Etat dans ce cas, ne fait que compliquer davantage la situation du pays. A l’en croire, le gouvernement avait la possibilité depuis le début de « formater un fédéralisme à sa guise, sans la pression d’un mouvement armé.  Malheureusement, la situation s’est compliquée et elle atteint le stade de la crise endémique, la plus ruineuse du point de vue économique. » Mais il est toujours temps de se rattraper, de se rendre compte que les discours rassurants dans les médias ne changent rien à la réalité du terrain, où des Camerounais de tout bord continuent de mourir ? Est-ce vraiment cela que veut le régime du Renouveau ? Un court proverbe dit « quand vous tombez dans un trou, il faut arrêter de creuser » Cela est valable pour un gouvernement aussi puissant qu’il puisse être, car la puissance d’aucun gouvernement dans le monde n’a jamais ramené les morts d’une guerre à la vie.

Roland TSAPI

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