Crise anglophone : la désacralisation de la chefferie traditionnelle comme facteur aggravant

Le conflit persiste dans la zone anglophone aujourd’hui, en grande partie parce que les chefs traditionnels ont perdu leur autorité sur les populations. Ils sont même désormais des cibles privilégiées

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Le 6 novembre 2020, le chef  Molinga Francis Nangoh, du village Liwu La-Malale dans l’arrondissement de Buea a été froidement assassiné dans sa chefferie, alors qu’il présidait une réunion avec quelques-uns de ses sujets. Les assassins, des personnes non identifiées, ont par la suite mis le feu à la chefferie avant de prendre la fuite. La veille déjà, le 5 novembre, Sehm Binglo le chef traditionnel du village Nso, avait été kidnappé en compagnie du Cardinal Christian Tumi. Le lendemain l’homme de Dieu avait été libéré, et ce n’est que le 10 novembre que le chef de Nso a été à son tour libéré. Des évènements qui rentrent dans le cadre de la crise anglophone. Par le passé déjà et toujours dans le cadre de cette crise, le chef Mbanda Njie William de Lysoka Moliwe était décédé en captivité le 28 juillet 2018. Le chef Itoh Esoh tué le 13 août 2018 dans une église à Ekondo Titi, Njang Boniface Achu du village Mbeme situé dans le département de la Manyu, assassiné le 16 mars 2018. Son corps sans vie avait été retrouvé près de l’école publique de Mbeme dans les premières heures de la matinée de ce vendredi, la gorge tranchée par les activistes. Le 6 janvier 2018, le chef traditionnel Abang Ashu du village Big Nyang dans l’arrondissement d’Akwaya (Sud-ouest), avait été assassiné puis attaché à un arbre dans une forêt. Ses assassins lui reprochaient aussi sa proximité avec les forces de défense camerounaises, d’après les autorités locales. Ce qui est à relever ici ce n’est ni l’assassinat ni l’enlèvement en eux-mêmes, puisque ce sont des moyens utilisés depuis le début de la crise anglophone, et qui tendent à devenir banaux, mais la symbolique de la cible, la chefferie traditionnelle.

Le sacré d’antan….

La facilité avec laquelle les chefferies traditionnelles et les chefs sont désormais attaqué, sont indicateur du type de considération qui leur est encore accordé, c’est-à-dire aucune. Dans les annales de l’histoire du Cameroun le chef traditionnel était pourtant une dignité respecté, et la chefferie sacré. A l’arrivée des Allemands au Cameroun, ils ont eu affaire aux chefs traditionnelles sur les côtes, ils étaient les autorités avec qui il fallait discuter de quoique ce soit. Dans l’interland, que ce soit au Sud, à l’Ouest ou au Nord Cameroun, les chefs traditionnels seuls représentaient l’autorité, et c’est pour cela que pour soumettre les peuples les colons commençaient par neutraliser leurs chefs. C’est ainsi que les premières victimes de la résistance contre l’invasion coloniale étaient les chefs traditionnel. Le King Douala Manga Bell dans le Littoral, le chef Madola au Sud, le chef Mathias Djoumessi à l’Ouest sont des exemples qui peuvent être cités. Dans le Cameroun anglophone, la tutelle britannique avait compris elle aussi qu’elle ne pouvait pas se passer des autorités traditionnelles, et appliquaient le système de l’indirect rule qui consistait à s’appuyer sur les chefs traditionnels  pour administrer. Après le départ du Colon, le premier régime avait lui aussi gardé une forte considération pour les chefferies traditionnelles. En visite un jour dans la région du Nord Ouest, le président Ahidjo arriva dans la ville de Kumbo et demanda à rencontrer le chef traditionnel, le Fon de Nso. Il envoya des émissaires à la chefferie pour inviter le chef à venir le rencontrer, mais ce dernier lui renvoya le message lui disant que le chef ne quitte pas sa chefferie aussi facilement, fusse-t-il pour rencontrer le président de la république, et que c’est le chef de l’Etat qui devait se déplacer pour venir le voir. Ahidjo alla voir le fon dans la chefferie où il fut reçu. L’autorité du chef traditionnel resta intacte, le massage était passé, le chef reste le chef. A cette époque encore, malgré que les chefferies aient été suffisamment affaiblies par les colons qui destituaient les chefs et les assassinaient parfois par pendaison devant les populations pour les humilier, le rapport entre l’autorité traditionnelle et l’autorité administrative était encore un rapport de chef à sujet. Le chef ne se mêlait pas de la politique mais avait à cœur le bien-être de son peuple dont l’intérêt ne se négociait pas. C’est pour cela qu’ils étaient prêts à donner leur vie pour les protéger.

Chefferie Liwu-la Malalé incendiée

…et la vulgarité d’aujourd’hui  

Mais aujourd’hui le rapport a changé de sens, le chef traditionnel est devenu un sujet de l’autorité administrative, pour ne pas dire un objet manipulable. L’autorité administrative donne désormais des ordres aux chefs traditionnels, les menaces de destitution. Et toute cette servitude a été actée par le décret 77/245 du 15 juillet 1977 portant organisation des Chefferies Traditionnelles, qui fait des autorités traditionnelles des auxiliaires de l’Administration, laquelle se charge d’ailleurs de les désigner. Dans un article intitulé « la chefferie traditionnelle au Cameroun: ambiguïtés juridiques et dérives politiques » paru dans la Revue Afrique et développement volume 25 en 2000, Charles Nach Mback résume ainsi la situation : « La chefferie traditionnelle en Afrique semble ne s’être jamais remise du traumatisme né de son contact avec les premiers colonisateurs européens. L’État post colonial a reconduit sans solution de continuité le régime d’émasculation de l’autorité traditionnelle mis en place par la colonisation. Les chefs traditionnels ne sont sortis du statut dévalorisant de serviteurs de la colonisation que pour être enrôlés dans les partis uniques. Dans un cas comme dans l’autre, ils ont perdu une grande partie de leur crédit auprès des populations qui, cependant, leur restent parfois très attachées malgré tout. Mais à aucun moment il ne leur a plus été laissé la moindre occasion de récupérer leur autonomie d’antan, ni sur le plan juridique, ni sur le terrain politique. La chefferie elle-même en tant que collectivité humaine est tantôt diluée dans les collectivités locales, tantôt assimilée aux circonscriptions administratives existantes. »

le chef de Nso après sa libération, dignité oublié

Les attaques à répétition des chefferies traditionnelles dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, au-delà du contexte de crise, ne sont autres que la résultante de la désacralisation savamment orchestrée par le pouvoir. Ce manque de respect à l’autorité traditionnelle se traduit d’ailleurs de façon différente dans d’autres régions, où les chefs sont devenus la risée de tout le monde, humiliés et intimidés par les autorités, pourchassés par les populations par leurs prises de position politique et autres. Il n’est pas faux de dire que si les chefs traditionnels étaient restés dans leurs rôles et que le pouvoir avait continué à leur donner la considération et le respect dus, ils auraient déjà par leur autorité certaine et incontestée, contribué à mettre fin à la crise anglophone. Mais aujourd’hui le pays entier paie le prix de l’asservissement des chefs. Qui ayant perdu leur autorité, le désordre s’est installé dans les villages, et par extension dans les arrondissements, les départements, les régions. Le Nord-Ouest et le Sud-Ouest en sont de parfaites…illustrations

Roland TSAPI

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