Crise anglophone : Dion Nguté, le sapeur pompé

Apparu comme le sapeur-pompier en mesure d’éteindre le feu, il s’est très vite embourbé, englué dans un gouvernement dont il peine à contrôler les membres et imposer une direction à suivre

La crise anglophone, officiellement entré dans la phase armée en octobre 2017 s’était intensifiée en deux ans, prenant des formes multiples. Les techniques de guérilla, de la terre brûlée et de la destruction des édifices publics étaient désormais utilisées par les séparatistes, déterminés. Mais, mettre à sac les infrastructures étatiques ne suffisaient pas, ils s’attaquaient aussi aux propriétés privées des membres du gouvernement, accusés de fait d’être de connivence avec le régime de Yaoundé. C’est  ainsi que le 3 janvier 2019, la maison du ministre chargé de mission à la présidence de la république était brûlée à Ekondo Titi, dans le département du Ndian, région du Sud-Ouest. Le lendemain 4 janvier, un décret du président de la république portait à la tête d’un nouveau gouvernement la victime de la veille. Joseph Dion Nguté devenait Premier ministre chef du gouvernement. Ce remaniement du gouvernement étant le premier depuis le déclenchement de la crise anglophone, pour laquelle son prédécesseur Philémon Yang n’avait pas pu faire grand-chose, Dion Nguté, originaire d’une zone où la contestation était la plus forte, fut perçu comme le sapeur-pompier, il devrait savoir parler à ses frères et même à ses administrés et ses collègues avec sa casquette de chef traditionnel, pour ramener le calme.

4 ans, c’est la durée d’un mandat présidentiel ailleurs, au terme duquel il fait un bilan en présentant des résultats palpables sur des objectifs précis. Réussite, il rempile, échec, il rend le tablier.

Le temps d’un mandat

4 ans sont passés depuis lors. Dans son discours de fin d’année, le président de la république a eu ces mots au sujet de la crise anglophone : « …l’on compte encore plusieurs de nos compatriotes dans les rangs des bandes armées. Ils continuent de se livrer à des activités criminelles, en multipliant les attaques aux engins explosifs improvisés et les meurtres de civils désarmés. Le récent assassinat de trois élèves et d’une enseignante du Lycée Bilingue d’Ekondo Titi vient s’ajouter à leur longue liste d’exactions et d’atrocités. » La voix officielle la plus autorisée reconnaissait ainsi que le problème reste entier, malgré sa main tendue sous diverses formes, de la création des Centres de désarmement, de démobilisation et de réintégration au statut spécial accordé aux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, en passant par le Plan présidentiel de reconstruction et de développement des deux régions, le Grand dialogue national ou la nomination des Public independant conciliators entre autres. Toutes ces mesures n’ont pas empêché le bilan de cette crise de s’alourdir humainement, matériellement et financièrement. 4 ans, c’est la durée d’un mandat présidentiel ailleurs, au terme duquel il fait un bilan en présentant des résultats palpables sur des objectifs précis. Réussite, il rempile, échec, il rend le tablier.

Pendant qu’à Buéa le Premier ministre rencontrait les populations et leur parlait de dialogue, à Bamenda Beti Assomo rencontrait le commandement militaire pour discuter du réajustement des stratégies. Encore une autre démarche en rangs dispersés. Une mission conjointe aurait mieux parlé, mais la cohésion semblait là aussi ne pas être au rendez-vous.

Discordance

Dion Nguté n’a pas réussi à arrêter la saignée en 4 ans, le temps d’un mandat présidentiel aux Etats Unis. En tirera-t-il les conséquences en rendant son tablier, ou restera-t-il tout en dénouant les goulots d’étranglements qui auraient empêché ses actions d’aboutir ? Vu de l’extérieur en tout cas, le fonctionnement du gouvernement Dion Ngute n’aura pas été en mesure de faciliter l’atteinte du but. Le Premier ministre s’est pourtant mis dans les chaussons de la crise, comme l’ont relevé certains médias, mais il ne parlait pas le même langage avec les membres du gouvernement. Au mois de mai 2019, alors qu’il était en tournée dans les régions en crise, Dion Nguté affirmait que le président de la république était ouvert au dialogue et prêt à discuter de tous les sujets en dehors de la sécession. Mais quelques jours après, le ministre de l’Administration territorial déclarait sur le média français France 24 que « Le Chef de l’Etat est prêt à discuter de tout sauf de la forme de l’Etat» Cette attitude, qualifiée par la presse de cacophonie communicationnelle, semait le doute et discréditait le gouvernement qui étalait là son incapacité à tenir un discours cohérent sur un sujet aussi sensible. Le ministre du Travail et de la Sécurité sociale Grégoire Owona tenta de sauver les meubles sur les antennes de Canal 2 le 19 mai en déclarant que les propos de son collègue étaient antérieurs à ceux du Premier ministre. Même tentative de sauvetage par le directeur de l’Observatoire des médias au ministère de la Communication Charles Atangana Manda, qui indiquait sur Equinoxe télévision que Atanga Nji avait donné sa position personnelle, qui n’engageait pas le gouvernement, et qu’il fallait s’en tenir aux propos du Premier ministre. Mais le mal était fait, et se répétera en septembre 2021. Alors qu’en 7 jours l’armée camerounaise avait perdu 21 éléments des forces de défense et de sécurité, dont 15 le 16 septembre dans une attaque perpétrée par un lance-roquette à Bamessing, Dion Nguté se rend à Buea le 21 sans le ministre délégué chargé de la Défense, qui se rendra le lendemain 22 à Bamenda. Pendant qu’à Buéa le Premier ministre rencontrait les populations et leur parlait de dialogue, à Bamenda Beti Assomo rencontrait le commandement militaire pour discuter du réajustement des stratégies. Encore une autre démarche en rangs dispersés. Une mission conjointe aurait mieux parlé, mais la cohésion semblait là aussi ne pas être au rendez-vous.

L’absence de cohésion gouvernementale aurait donc été le véritable et le principal obstacle à l’atteinte des objectifs dans la résolution de la crise anglophone. Un même langage et une union des forces aurait été plus porteur, à condition qu’on parle le langage de la sincérité, car comme le faisait remarquer le journaliste Xavier Messe ​: ​« Aujourd’hui, le Cameroun est face à l’urgence et à l’obligation du dialogue. Mais le spectacle auquel se livre le pouvoir est tout, sauf une volonté de dialoguer. Acculé par la communauté internationale, le chef de l’Etat a envoyé son Premier ministre dans les zones en conflit. On voit le PM là-bas, danser avec les populations en joie. Il rencontre des personnes toutes acquises au pouvoir. Cela est tout, sauf un dialogue ! »

Roland TSAPI

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