Crime : les citoyens en sursis

La découverte du corps d’un journaliste enlevé quelques jours plus tôt à Yaoundé, indique que les assassinats revêtent désormais une cruauté qui ne cherche même plus à se cacher. Les auteurs du crime semblent évoluer sur un terrain conquis, et donnent l’impression que chacun attend son tour.

Ils l’ont fait. Le corps du journaliste Martinez Zogo a été retrouvé en état de décomposition dans une banlieue de la ville de Yaoundé le 22 janvier 2023, 5 jours après son enlèvement par des personnes cagoulées le 17 janvier. Les cris de l’opinion étaient jusque-là qu’il soit libéré, en espérant qu’il était gardé au secret par ses barbouzes, mais on était loin d’imaginer qu’il était déjà mort, après avoir subi des supplices d’après les premières informations des lanceurs d’alertes.

Ils l’ont fait. Son corps a été retrouvé en tenue d’Adam, identifié par son épouse en compagnie du procureur de la république. Ils ont commis le crime. La stupeur ne vient pas seulement du fait qu’ils ont commis le crime, elle est renforcée par la fait qu’ils l’ont commis avec insolence, mépris et dédain comme pour dire : nous l’avons fait, rien ne peut nous arriver. Ils ne mettent plus les gangs pour commettre le crime, ils ne prennent plus la peine de le masquer derrière un accident de circulation, ils n’y mettent plus de la manière en procédant par un empoisonnement, ils n’utilisent plus du cyanure, non c’est trop lent, c’est indulgent à la torture, l’humain ne souffre pas assez à leur goût avec cette méthode, il faut y aller fort : torture, mutilation et assassinat. Le cynisme est à son paroxysme, le sadisme à son apogée, un sourire narquois en coin quand ils achèvent la victime. Martinez Zogo en a fait l’expérience.

Endormissement

Assassiné!

Et la société, comme le dit le criminaliste italien Raffaele Garofalo*,  ne s’inquiète pas du crime autant qu’elle le devrait, ni à l’égard de la prévention. Le fait que, dans nos sociétés civilisées, plusieurs milliers de personnes sont égorgées chaque année par des gens qui en veulent directement à leur vie ou à leur argent, est bien plus grave… Le spectacle des boucheries et des pillages est hideux, malheureusement, on se borne à les déplorer, ces scènes de sauvagerie, ces anachronismes sanglants, que l’on considère comme des cas exceptionnels, parce qu’il arrive rarement qu’on en est témoin, et parce qu’on croit toujours que le danger en est immensément reculé. Mais souvent la statistique arrive, elle additionne les chiffres, concentre les sommes éparses de la douleur sociale, elle  montre un champ de bataille où le carnage a été, elle réunit en un seul cri terrible les gémissements des blessés, les pleurs de leurs parents ; des légions d’estropiés défilent, à la lueur de l’incendie qui vient de détruire des maisons. Quel est l’ennemi qui a ainsi désolé le pays ? C’est un ennemi mystérieux, inconnu à l’histoire ; son nom c’est le criminel!

Le criminaliste appelle cela de la « pure rhétorique », car la vérité est que le criminel n’a rien payé ; c’est l’État qui vient de faire des frais pour son entretien, c’est-à-dire de faire peser une nouvelle charge sur les contribuables, en ajoutant ainsi quelque chose aux dommages produit par le délit…

Criminel protégé et entretenu

Hélas, cet ennemi semble paradoxalement bénéficier de toutes les faveurs. Que fait en effet la Société pour prévenir tant de malheurs! Rien ou bien peu. Elle va exiger que le gouvernement lui livre le coupable, puisqu’il existe bien. Ce que ce gouvernement fait rarement, se rendant ainsi complice. Pour le cas d’espèce, il a promis au 4eme jour de l’enlèvement de Martinez Zogo, à travers un communiqué du ministre de la Communication René Emmanuel Sadi, qu’il suit cette affaire avec l’intérêt qu’il mérite et que des instructions ont été données pour que toute la lumière soit faite. Mais que valent les promesses du gouvernement ? Dans l’hypothèse où on se fierait à ces promesses, il est désormais devant ses responsabilités, pour rassurer la population qu’elle peut encore sortir dans la rue, aller au travail et revenir sans frémir à la vue d’une voiture aux vitres fumées. Et même quand le gouvernement aura le coupable, le criminel, que va-t-il faire, sinon ce qui est déjà fait par la société. Elle a tarifé les crimes par ce qu’on appelle l’échelle des peines, c’est-à-dire qu’elle oppose à chaque crime la mesure plus ou moins grande d’une souffrance présumée et conventionnelle, réduite, par le progrès, à un genre unique, la détention dans une maison, où le prisonnier est pour un certain temps logé et nourri aux frais de l’État. En principe tout au moins. Les quelques mois ou les quelques années de condamnation vont passer, le terme va arriver et le délinquant redeviendra un libre citoyen, comme tous les autres, sans qu’on ait même plus le droit de rappeler ses crimes ; on prétendra qu’il les a expiés, qu’il a payé ce qu’il devait à la Société, et qu’on devrait dorénavant le présumer honnête. Le criminaliste appelle cela de la « pure rhétorique », car la vérité est que le criminel n’a rien payé ; c’est l’État qui vient de faire des frais pour son entretien, c’est-à-dire de faire peser une nouvelle charge sur les contribuables, en ajoutant ainsi quelque chose aux dommages produit par le délit…

Martinez Zogo est-il victime d’une guerre des clans, son assassinat est-il un message qu’un clan envoie à l’adversaire en face, et si oui cet adversaire va-t-il rester les bras croisés, ou prépare-t-il froidement la vengeance ? Va-t-on assister à un bain de sang, le Cameroun va-t-il devenir le Far West ?

Ceux qui ont commis le crime le savent. Et surtout ils sont arrivés à un niveau où une vie humaine vaut bien peu comparé à une valise d’argent, une position de pouvoir ou tout autre chose que la machine judiciaire qualifie de mobile du crime. Ils ont commis le crime en envisageant tout le scénario, dont le pire pour eux est d’être en prison, où ils pourront encore, grâce à ces valises d’argent, bénéficier de toutes les largesses et n’être prisonnier que sur les papiers administratifs. Ils l’ont fait, ils ont commis le crime. Martinez Zogo est-il victime d’une guerre des clans, son assassinat est-il un message qu’un clan envoie à l’adversaire en face, et si oui cet adversaire va-t-il rester les bras croisés, ou prépare-t-il froidement la vengeance ? Va-t-on assister à un bain de sang, le Cameroun va-t-il devenir le Far West ? Qui sera la prochaine victime ? Un autre journaliste, une femme, un enfant, une maison qui va prendre feu, une voiture qui va exploser au démarrage ? Le journaliste en particulier, et le citoyen en général fait un effort pour rester serein, mais le gouvernement à la lourde responsabilité d’arrêter le massacre, au plus vite, comme il l’a promis, en commençant par livrer à l’opinion le coupable. Le vrai coupable, pas celui qui a exécuté la mission, mais le commanditaire, « quel que soit son rang social », pour paraphraser le président Paul Biya, dans son discours prononcé il y a exactement 24 jours.

Ils l’ont fait, ils ont commis le crime, le citoyen est désormais en sursis

Roland TSAPI

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