Corruption : le blanchiment d’argent en bonne place

Les détournements des fonds publics, les surfacturations et toutes autres pratiques de corruption sont entretenues par les opportunités offertes à coté pour rendre potables les sommes détournées des caisses de l’Etat. Des institutions même les plus insoupçonnées sont mises à contribution pour ces opérations de blanchiment, d’après un rapport de l‘Agence nationale d’investigation financière

Dans son rapport 2021 sur l’état de la corruption au Cameroun, la Commission nationale anticorruption a fait allusion au blanchiment d’argent et au financement du terrorisme, comme deux activités clés dont le Cameroun est devenu avec le temps une terre propice pour le développement. En mars 2021 en effet, le comité dénommé ENR conduite par l’Agence nationale d’investigation financière, a rendu public le tout premier rapport du Cameroun sur l’Evaluation national des risques de blanchiment d’argent et du financement du terrorisme, à la suite d’une étude conduite entre janvier 2014 et décembre 2018. L’enquête avait été menée auprès des ministères comme celui des Finances, de la Forêt et de la faune, des Mines, de la Justice, de l’Administration territoriale et de la Défense entre autres, auprès des administrations et juridictions comme la Délégation générale à la sûreté nationale, la Direction générale de la recherche extérieure, la Gendarmerie nationale, le Tribunal criminel spécial et les Tribunaux militaires, auprès des institutions privées comme les banques, les établissements de microfinance, les prestataires de service d’investissement, les sociétés d’assurance, les notaires, les avocats et les experts comptables entre autres. Il en ressort 8 secteurs présentant un niveau de menace « élevé » du blanchiment d’argent qui peut donner lieu au financement du terrorisme : les banques, les Etablissements de microfinance, les bureaux de change, le secteur immobilier, les négociants en métaux précieux et pierres précieuses, les notaires, les commerçants de matériaux de construction et les casinos.

La forte prépondérance du cash et des mesures ou diligences de la lutte appliquées par les professionnels du secteur financier conduit les criminels à déposer les fonds directement dans les quincailleries et à retirer leurs contreparties en matériaux de construction.

Secteurs

D’après le rapport du Comité, les banques présentent une menace « élevée » de blanchiment des capitaux du fait de l’importance des flux financiers, de la nature et de la diversité des produits offerts. Pour les établissements de microfinance, on en comptait 531 toutes catégories confondues (1er, 2ème et 3ème catégories) en juin 2017. Ce nombre en lui seul constitue déjà une menace « élevée » de blanchiment des capitaux, à quoi s’ajoute une insuffisance de l’application des mesures de vigilance, un volume très important des flux financiers, une large gamme de services offerts à la clientèle. Pour les bureaux de change : le secteur est également une menace de blanchiment très « élevé » avec une tendance à la hausse, non pas à cause du nombre d’établissements officiellement agréés, à savoir 11 en 2015, mais beaucoup plus à cause du change clandestin qui a une prépondérance sur l’activité légale et qui s’est répandu dans les grands centres commerciaux, brassant d’énormes flux financiers. Dans le secteur immobilier, on dénombrait à peine 59 agents immobiliers pendant la période sous revue. Cependant, l’immobilier constitue une menace « élevée » de blanchiment, avec une tendance à la hausse, du fait du boom immobilier observé dans les grandes villes du Cameroun. En effet dit le rapport, il ressort des enquêtes menées que la plupart des transactions immobilières ne passent pas par les schémas classiques (agents immobiliers, Notaires), mais plutôt directement entre les potentiels acquéreurs et les propriétaires immobiliers. En outre, le recours aux banques spécialisées dans l’octroi des prêts immobiliers et les informations que celles-ci transmettent à l’Agence nationale d’investigation financière en termes d’opérations suspectes, confortent la thèse de la menace élevée. Au niveau des négociants en métaux précieux et pierres précieuses, le désordre installé n’arrange pas les choses non plus, le secteur présente également une menace « élevée » du fait la trop grande exploitation illégale des ressources minières, notamment par les non-résidents et des flux importants d’argent que génère ce secteur, tout comme celui des concessionnaires automobiles, qui présentent la même menace « élevée ».

Matériel de construction, moyen de blanchiment

Un autre secteur de blanchiment des capitaux qui prospère au grand jour, est celui du commerce des matériaux de construction, communément appelé quincaillerie. D’après le rapport, le secteur des marchands des matériaux de construction est intimement lié à celui de l’immobilier. La menace « élevée » observée dans ce secteur a amené le législateur communautaire, dans sa réforme de 2016, à intégrer les quincailleries dans la liste de professions assujetties à la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme. La forte prépondérance du cash et des mesures ou diligences de la lutte appliquées par les professionnels du secteur financier conduit les criminels à déposer les fonds directement dans les quincailleries et à retirer leurs contreparties en matériaux de construction. L’ampleur et le standing des immeubles témoignent de ce que de fortes sommes d’argent transitent par ce secteur. Au demeurant, ces quincailleries sont en nombre très élevé et disséminés un peu partout sur l’étendue du territoire national. Pour les Notaires, la profession présente également une menace « élevée », notamment lorsqu’elle est sollicitée pour des transactions immobilières. Dans cette catégorie, comme c’est le cas au niveau des quincailleries, on y enregistre aussi d’énormes sommes d’argent déposés en espèces. La liste des secteurs à menace élevée de blanchiment d’argent est complétée par les casinos, qui comme tous les autres établissements de jeu du hasard, présentent un risque important de blanchiment d’argent au Cameroun du fait du nombre très élevé des clients non-résidents. La menace de blanchiment d’argent devient « moyenne » au niveau des institutions financières spécialisées, en raison de la nature sélective des opérations et de la clientèle, et « moyennement faible » pour le secteur des assurances, le marché des titres, les Comptables et auditeurs, ou encore les Avocats. Le lien entre les deux rapports, celui de la Conac et celui de l’Anif, c’est que la corruption prospère au Cameroun, simplement parce qu’elle trouve sur place des structures qui aident au blanchiment de l’argent. Des structures publiques et privées dont l’existence en soit n’est pas un problème, mais le faible contrôle par les instances de régulation étatiques y laisse prospérer des activités illégales, faisant de la corruption finalement un cercle vicieux, une spirale dans laquelle tout le monde se retrouve.

Roland TSAPI

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