Corruption : la résistance

Le fléau s’enracine chaque jour un peu plus, malgré la multiplicité des organes et institutions ayant pour mission de le traquer. Le phénomène est plutôt implanté dans l’adn des Camerounais

écouter l’éditorial

Jusqu’en 2019, depuis la concrétisation du Tribunal Criminel Spécial au Cameroun en 2O12, «la somme des montants retenus à l’encontre des personnes reconnues coupables des faits de détournements des deniers publics pour les quatre dernières années a franchi la barre de 6000 milliards de FCFA», rapportait le 11 avril 2019 le quotidien Emergence. Le Tribunal criminel spécial, c’est cette juridiction mise sur pied au Cameroun par la loi n°2011/028 du 14 décembre 2011, modifié et complété par la loi n°2012/011 du 16 juillet 2012. Il est devenu opérationnel  en octobre de la même année et a connu sa première audience  en novembre, avec l’affaire Autorité aéronautique du Cameroun contre Ntongo Onguéné Roger et Yves Michel Fotso. La mission de cette juridiction est de traquer les gros délinquants à col blanc, qui multiplient des astuces pour puiser dans les caisses de l’Etat. D’après l’article 2 de cette loi, « le Tribunal est compétent pour connaître, lorsque le préjudice est d’un montant minimum de 50.000.000 F CFA, des infractions de détournements de deniers publics et des infractions connexes prévues par le Code Pénal et les Conventions Internationales ratifiées par le Cameroun. »

Depuis sa mise sur pied donc, cette juridiction se bat comme elle peut pour juger les criminels à col blanc, qui roulent en voitures rutilantes surs les routes mal famées du pays, se payent divers immeubles et villas luxueuses à l’intérieur du pays et hors de nos frontières, jusqu’au jour où les rumeurs  commencent par retirer leur passeports et leur interdire la sortie du territoire. C’est en fouillant dans les comptes de ces derniers, dans leurs garages, leurs sous-sols et leurs plafonds, que le Tribunal criminel spécial est arrivée à établir le montant de 6000 milliards disparus des caisses de l’Etat.

Dieudonné Massi Ngams, président de la Conac: l’impossible combat

La Commission  

Bien avant la création de cette juridiction, il existait déjà la Commission nationale anticorruption, la Conac, mise sur pied quant à elle depuis 2006 par décret nº 2006/088 du 11 mars 2006, et devenue  opérationnelle depuis le 15 mars 2007. Le 31 octobre de cette année, le président Paul Biya s’en vantait devant les caméras des médias étrangers en ces termes : «  La corruption est un vice qui n’est pas spécifique au Cameroun, c’est un phénomène mondial, mais nous avons pensé qu’un pays comme le nôtre, qui ne dispose pas de ressources énormes, a intérêt à limiter les déperditions d’argent et de fonds. Nous sommes déterminés à aller de l’avant et nous avons non seulement procédé à des arrestations avec des traductions de responsables devant les tribunaux, mais nous avons aussi mis en place un certain nombre de structures… »

14 années d’existence déjà, et cet organe a fait du chemin, gagnant en expérience et peaufinant au fil des années ses méthodes de travail, même comme après ces longues années d’existence elle  n’est pas toujours représentée dans les régions.  La dernière innovation en date, c’est la mise à disposition d’un numéro vert, le 1517. Cette ligne gratuite a d’après le dernier rapport rendu public le 19 décembre 2018 et rendant compte de ses activité au cours de l’année 2018, permis de multiplier le nombre de dénonciations, qui est passé de  3982 en 2017 à 23048 en 2018. Selon le même rapport, les actions de la Commission ont permis au Tribunal criminel spécial de juger et condamner divers auteurs de détournements au cours de l’année 2018, et les différents procès ont relevé un préjudice de 47 milliards de francs Cfa causé à l’Etat du Cameroun. Et pour le président de la Commission Dieudonné Massi Gams, ce chantier reste encore bien complexe, à cause de la réticence de certaines administrations à l’instar  des ministères des Relations extérieurs, de l’Agriculture et du développement rural, de l’Eau et de l’énergie. Plus important dans ce rapport, la Conac affirme avoir adressé au ministère des Finances au cours de l’année 2018, 196 correspondances pour avoir des clarifications sur certaines situations, mais n’a reçu que  54 retours, 142 courriers restant toujours sans réponses. Ce ministère dans lequel des scandales ne cessent de se multiplier, le dernier en date étant ce détournement record de la somme de 33 milliards FCFA volée en l’espace de deux mois seulement, et dans lequel 64 fonctionnaires sont impliqués.

La peau dure

Ce dernier scandale remet le système gouvernant devant son miroir et l’oblige à se regarder lui-même, pour se  demander comment on en est encore là. Avec toutes les mesures prises, les organes créés, des comités de lutte contre la corruption installés dans presque tous les services publics, les campagnes menées par la Conac, la création et l’opérationnalité d’une juridiction spécialisée comme le Tribunal Criminel Spécial, malgré tout cela la corruption ne recule pas, au contraire, elle revêt de nouvelles formes chaque jour qui passe. Et l’on ne constate les dégâts qu’après coup. On dirait même que ceux qui en ont l’occasion opèrent désormais avec rancune, comme s’il fallait faire vite ou frapper le plus fort possible avant de partir. Mais est-ce la faute au système gouvernant seul ?

A bien y regarder, il y a tout lieu de penser que c’est la tactique de la terre brûlée qui est désormais pratiquée par les auteurs des détournements, qui consiste à ne laisser derrière soi que le chaos et les ruines. On ne peut vouloir qu’une structure, ou même qu’un pays prospère, et s’appliquer seulement à piller ce qu’on trouve là, au lieu de travailler à renflouer plus tôt les caisses dans l’optique de laisser à la prochaine génération une structure ou un pays prospère. Les résultats obtenus depuis le lancement de l’opération épervier montrent jusqu’ici que ni le Tribunal criminel spécial, ni la Conac, encore moins l’Agence nationale d’investigation financière ou le Contrôle Supérieur de l’Etat, aucun organe ne peut efficacement lutter contre la corruption si elle reste profondément ancrée dans les faits et gestes, collée à la peau. Hysacam ne rendra jamais un quartier propre tant que les populations elles même n’intègrent pas la notion de la gestion des ordures, pour prendre un exemple. Tant que la corruption reste dans l’Adn des Camerounais, même Dieu ne pourra rien. Comme cela avait été le cas pour Judas Iscariot.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code