Corruption : frais d’Apee, le pain béni

Institués pour soulager l’Etat dans le financement de l’éducation, les frais d’Apee sont devenus la chasse gardée des chefs d’établissements, qui n’ont pas hésité à transgresser toutes les lois de bonne gestion et de non-ingérence pour les transformer en fonds privés.

Des élèves d’un lycée au Cameroun, devenus sources d’enrichissements des chefs d’établissement

Dans la suite de l’étude des cas pratiques de corruption relevé par le 11eme rapport de la commission nationale anti-corruption, nous nous intéressons aujourd’hui au détournement des fonds issues des frais d’Association des parents d’élèves et d’enseignants du lycée scientifique de Bertoua, dans la région de l’Est. Le 26 mars 2020 indique le rapport, sous anonymat, un porte-parole  du Collectif d’Enseignants du Lycée Scientifique de Bertoua saisi la Conac pour dénoncer le détournement des fonds de l’Association des Parents d’Elèves et d’Enseignants de cet établissement scolaire par le proviseur. L’organisme envoie sur les lieux une mission de vérification, qui porte sur la gestion des fonds de l’Apee au cours des années scolaires 2019/2020 et 2020/2021. La dénonciation s’avère fondée, et il ressort que les fonds collectés, pour le compte de l’Apee de et établissement font l’objet de détournement depuis l’année scolaire 2018/2019, au-delà de l’année 2019/2020 indiquée dans la dénonciation. Les irrégularités portent sur des dépenses non justifiées pour un montant de 18 804 300 fcfa, des décaissements effectués sur les recettes de l’Apee pour des dépenses devant être prises en charge par les contributions exigibles, d’un montant de 150 000 fcfa, l’exécution de dépenses en l’absence de validation du budget et du Projet d’établissement pour un montant de 8 427 000 fcfa, et
l’existence d’emprunts non remboursés, pour un montant de 5 033 000 fcfa. En gros, au cours des années scolaires 2018/2019, 2019/2020 et 2020/2021, les fonds de l’Apee du Lycée Scientifique de Bertoua ont fait l’objet d’un détournement évalué à 32 414 900 fcfa, imputable au proviseur nommé dans le rapport par ses initiales G.F, le président du Bureau de l’Apee nommé S.A.P et la trésorière nommée B.M.C. Dans les détails, au cours de l’année 2018/2019, le proviseur a emprunté la somme de 5 033 000 francs, non remboursée au moment de la descente de la mission de vérification. L’année suivante, en complicité avec la trésorière, le même proviseur a effectué des dépenses non justifiées à hauteur de 18 804 300 francs cfa, et a encore demandé et obtenu le décaissement de 150 000 francs pour des dépenses devant être prises en charge par les contributions exigibles. Pour l’année 2020/2021, le trio proviseur-président et trésorière de l’Apee ont exécuté de dépenses en l’absence de validation du Projet d’Établissement et du Budget d’un montant de 8 427 600 francs.

Comment en effet un proviseur, déjà indexé par une mission de la Conac, qu’on ne peut pas assimiler à une presse diffamatoire comme souvent avancée, pour une gestion délicate d’un établissement, se retrouve à la tête d’un autre établissement plus important? Au vu de la logique qui gouverne souvent les affectations dans l’administration, on peut dire que le proviseur G.F a même plutôt été récompensé après avoir été épinglé par la Conac.

Laxisme

Face à cette gabegie, la Conac qui ne peut aller au-delà de ses compétences, s’est limitée à écrire à la hiérarchie et recommander des sanctions, tout en rappelant que le proviseur G.F était un récidiviste.  Il  avait en effet déjà été mis en cause par une précédente Mission de la Conac, alors qu’il était proviseur du Lycée Bilingue de Yokadouma, pour des irrégularités dans le recrutement des élèves au cours des années scolaires 2014/2015 et 2015-2016. Ce qui n’a pas empêché le ministre des Enseignements secondaires de lui confier un nouvel établissement, où cette fois il s’est simplement assis sur les fonds de l’Apee. Il ressort à l’analyse de ces faits que la corruption est entretenue au sein même du gouvernement, malgré les discours. Comment en effet un proviseur, déjà indexé par une mission de la Conac, qu’on ne peut pas assimiler à une presse diffamatoire comme souvent avancée, pour une gestion délicate d’un établissement, se retrouve à la tête d’un autre établissement plus important? Au vu de la logique qui gouverne souvent les affectations dans l’administration, on peut dire que le proviseur G.F a même plutôt été récompensé après avoir été épinglé par la Conac. Du lycée bilingue de Yokadouma, à la frontière avec la République Centrafricaine, ce qui est considéré dans le milieu comme la brousse, il a été nommé à la tête du lycée scientifique de Bertoua, le chef-lieu de la région.  Comment dès lors pourrait-il se sentir coupable ? Au contraire, il est conforté dans son mode de gestion, pas étonnant qu’il fasse mieux que les années précédentes. Sa nomination, alors qu’il est déjà désigné par la Conac comme un acteur de la corruption, fragilise en même temps cette institution qui voit son travail être ainsi moqué.

Apee, la convoitise

Ce cas illustre s’il en était encore besoin, les plaintes formulées depuis des années sur la gestion des fonds des Apee dans les établissements scolaires publics. Des chefs d’établissements qui sans appartenir à l’Apee s’autoproclament ordonnateurs des dépenses, et dictent leurs désirs aux présidents et trésoriers, d’ailleurs illégalement maintenus à leurs postes au-delà de leurs mandats avec la bénédiction de ces chefs d’établissements, aussi longtemps qu’ils sont dociles et décaissent de l’argent de l’Apee sans trop poser de questions. Les frais d’Apee qui sont défendus par le gouvernement comme étant la contribution des parents au financement de l’école, arguant que l’Etat ne peut tout faire seul, et avalisant en silence l’obligation faites aux parents d’élèves d’adhérer par le paiement de ces sommes sans lesquelles l’enfant ne sera pas inscrit à l’école. Si tant est que ces frais étaient si précieux au gouvernement, pourquoi laisse-t-il les chefs d’établissements prendre des libertés avec l’argent des pauvres parents ? De nombreuses lois et circulaires existent, qui encadrent la gestion des frais d’Apee du reste partie intégrante des fonds publics. Mais combien de chefs d’établissements sont en prison pour avoir détourné les fonds des associations, malgré les dénonciations et même la confirmation par les enquêtes de la Conac. Face à la corruption, l’impunité contribue simplement à la nourrir.

Roland TSAPI

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