Corruption : fabriquée à l’école

La corruption décriée dans la société est construite dès l’école, parfois sans que l’on ne se rende compte du mal profond

des élèves en compétitions

Les finales de jeux de la fédération national des sports scolaires (Fenasco) ligue A pour la région de l’Ouest se sont tenues les 23 et 24 mars 2022 à Bafoussam, capitale de la région. Les vainqueurs devront représenter la région aux finales nationales qui se dérouleront à Mvomeka dans la région du Sud. A ces derniers, le délégué régional du ministère des Enseignements secondaires pour la région de l’Ouest a recommandé de « raser leurs barbes avant d’aller à Mvomeka. » Anecdotique comme recommandation, mais lourde de sens. Une façon diplomatique de dénoncer le trafic qui gouverne les jeux à tous les niveaux. Le phénomène des « mercenaires », c’est-à-dire des athlètes et autres joueurs ne faisant pas partie des effectifs d’un établissement, qui sont recrutés pour renforcer les équipes, a atteint des proportions indescriptibles. Les plaintes des adversaires n’y ont rien fait depuis des années, l’introduction depuis 2013 d’une commission chargée de la morphologie et de l’identification des âges, qui doit confirmer l’âge des athlètes n’a pas éradiqué les magouilles. Lors des matchs de football, il n’est pas rare de voir des coéquipiers avoir des difficultés à s’appeler par les noms pour demander la balle, alors qu’ils sont supposés être dans un même établissement et s’entraîner ensemble. Le journaliste Alphonse Teubissi Boam raconte qu’une année, alors qu’il couvrait le départ de la délégation de l’Ouest pour le Septentrion à l’aéroport de Bamougoum, il rencontra une fille qu’il connaissait bien et qui était déjà au secondaire dans un établissement de la place. Celle-ci portait une valise, et quand il lui demanda où elle allait, elle lui fit savoir qu’on l’avait recrutée pour aller compétir pour une école primaire dont elle était même incapable de dire le nom. Elle embarque pour les jeux. Sur les lieux, la commission morphologie la détecta et l’écarta des jeux, mais elle passa quand même une semaine sur place à faire du tourisme, prise en charge par le budget des jeux. Un autre cas de fraudes et de trafic fait état de ce qu’une autre année, une équipe de football d’un établissement se retrouva à 9 sur le stade, plus des 2/3 des joueurs avaient été éliminés lors du contrôle par la commission de morphologie. De même, on a souvent vu des élèves jouer pour deux établissements différents au cours des finales. Venant du même département, il suffit que l’équipe de l’établissement A soit éliminée pour que ses joueurs soient appelés en renfort de l’équipe de l’établissement B, pour tenter de sauver le département.

Quand dès l’école – et les jeux ne sont qu’une illustration parmi tant d’autres- on apprend à l’enfant qu’il faut tricher pour réussir, que le succès ne se trouve qu’au bout des magouilles et des trafics, quelle société prépare-t-on pour l’avenir ?

Mauvaise graine

« Instruis l’enfant selon la voie qu’il doit suivre; et quand il sera vieux, il ne s’en détournera pas. » lit-on dans Proverbes chapitre 22 verset 6, et il est connu que les enfants copient plus qu’ils n’obéissent, y ajouté le fait qu’ils sont plus tentés de copier les contre-valeurs que les modèles. Quand dès l’école – et les jeux ne sont qu’une illustration parmi tant d’autres- on apprend à l’enfant qu’il faut tricher pour réussir, que le succès ne se trouve qu’au bout des magouilles et des trafics, quelle société prépare-t-on pour l’avenir ? Bien sûr une société de contre valeurs, d’après le principe naturel selon lequel on ne peut pas planter un kolatier et s’attendre à récolter des mangues. Des études foisonnent, en philosophie ou en sociologie, sur le rôle de l’institution scolaire, qui prépare les héritiers de la société. Pour Marie Duru Bellat, professeur des Universités en France, « On peut pourtant imaginer que l’école participe à la reproduction de la société, au sens où elle prépare les nouvelles générations à occuper les places de la division du travail, sans pour autant privilégier systématiquement la reproduction des privilèges des héritiers. » Il a été prouvé avec le temps dans la société camerounaise comme ailleurs, que le sport pratiqué dès l’école ouvre facilement les portes aux athlètes, et leur permet d’être ventilés à des postes parfois décisionnaires de la société. Que devient alors cette société, si ces derniers ont été moulés dans la corruption, le trafic et les contrefaçons de tout ordre. Pour gagner un match, on modifie l’âge d’un enfant, on lui établit la licence comme élève dans un établissement qu’il n’a jamais fréquenté, et parfois il arrive qu’il remporte le trophée avec cet établissement et le brandi devant les caméras, devenant ainsi une star malgré lui. Qu’attend-on de lui quand il sera à un poste de responsabilité ?

Défis

Le diable est dans les détails dit-on souvent, ces détails négligés dès la base. La société d’aujourd’hui est pervertie par la base à l’école, où le sport scolaire est l’un des laboratoires privilégiés où se fabriquent les germes de la future société. Et l’on ne peut pas avoir comme programme politique la lutte contre la corruption et la dépravation des mœurs, et passer par pertes et profits la semence des germes destructeurs, en fermant les yeux sur des pratiques de corruption et le trafic de toute nature avec au centre l’avenir des enfants dont on la charge de l’encadrement. Ne pas punir les auteurs d’une pratique néfaste et bien connue, c’est l’encourager. L’émergence se fera d’abord dans les mœurs et la mentalité, avant de se traduire par les comportements, la société de demain ne pouvant être que la production ou la reproduction de celle d’aujourd’hui. C’est la principale mission qui attend Ambroise Guemmir, le nouveau président de la Fenasco installé dans ses fonctions le 28 février 2022. Lui qui présidait depuis 2013 la commission morphologie et identification des âges, connaît mieux que personne que la tricherie est devenue la règle à la Fenasco, et l’honnêteté l’exception. Il sait tout aussi bien que l’éducation d’un enfant n’est pas un jeu, même si le jeu participe de l’éducation.

Roland TSAPI

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