Corruption : Cameroun, la terre promise (2)

Les techniques de blanchiment des produits de la corruption sont devenues sophistiquées, et l’Agence nationale d’investigation financière doit faire preuve d’ingéniosité pour le détecter. Impossible aussi pour le commun de mortel de s’en rendre compte

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Comment reconnaître les produits de corruption pour pouvoir la dénoncer comme le souhaite le président de Commission nationale anticorruption du Cameroun ? Il faut déjà partir du postulat selon lequel toute corruption a pour finalité de gagner plus d’argent, que ce soit directement ou indirectement à travers l’obtention d’un bien meuble ou immeuble, qui de toute façon peut être ensuite transformé en argent par le processus de vente. Les acteurs de la corruption sont donc supposés être aisés financièrement et matériellement, par voie de conséquence. Doit-on pour autant dire que ceux qui sont aisés dans la société sont des corrompus, pas toujours. Mais à une proportion élevée, la corruption constitue le socle sur lequel est assise la majorité des fortunes, l’argent acquis dans la corruption étant recyclé dans le circuit économique à travers le blanchiment. Il y a deux ans, dans une interview accordée au quotidien gouvernemental Cameroon tribune, le directeur de l’Agence nationale d’investigation financière (Anif), Hubert Nde Sambone, relevait qu’au Cameroun, les techniciens du blanchiment des capitaux avaient recyclé près de 1 050 milliards de francs en 11 ans, de 2006 à 2017. D’après lui, en dépit des mesures prises par les autorités camerounaises pour combattre cette pratique, les techniciens du blanchiment d’argent font montre de plus en plus d’ingéniosité, afin de passer à travers les mailles des filets de l’Anif. Il était en effet devenu plus difficile de garder les produits de la corruption en argent frais dans les banques, avec la lutte de plus en plus importante contre le blanchiment d’argent auprès des banques et des paradis fiscaux et la levée du secret bancaire sur ordre de la Justice.

Blanchiment dans la construction

Les techniques mises en évidence par l’Anif sont de plusieurs ordres, la plus utilisée au Cameroun étant le placement financier. Dans le rapport 2007, il est expliqué par exemple, qu’un agent douanier commis pour un contrôle, sous évalue la valeur de la marchandise ou de l’objet, moyennant une enveloppe du client, qui peut aller jusqu’à 100 millions de francs Cfa en fonction de la valeur. Par la suite, avec la complicité de son banquier, ces fonds sont reversés dans un compte et immédiatement affectés à la souscription d’un bon de caisse anonyme de montant égal, avec reconduction tacite à la maturité du bon de caisse. Il en est de même pour les sommes d’argent perçues dans les commissions des marchés passés par les agents publics, notamment dans les procédures de gré à gré. Une autre méthode relevée et qui est plus visible par les citoyens, c’est le blanchiment par des investissements immobiliers. Dans les quartiers des villes, dans les villages les plus reculées, il pousse désormais des immeubles astronomiques. Plus souvent, le paradoxe entre la vitesse d’exécution des travaux et le peu d’empressement par la suite à  les rentabiliser, laisse penser que le propriétaire était simplement pressé de dissimuler quelque chose. Selon l’Agence d’investigation financière, les prête-noms et les hommes de paille sont couramment utilisés dans ces cas, et ces biens immobiliers généralement affectés au patrimoine des sociétés civiles  immobilières, en réalité des sociétés écrans gérées par des hommes de main. Les prix fixés des loyers, pour ceux des propriétaires qui donnent l’impression de vouloir rentabiliser, sont souvent hors de portée du commun de mortel. Le nouveau créneau trouvé pour faire fumée dans ces cas est la transformation de l’immeuble en appartements meublées. La construction des écoles de luxe rentre dans cette méthode de blanchiment par investissement dans l’immobilier, de même que les vastes ranchs dissimulés dans les villages, souvent perchés sur des montagnes difficiles d’accès.

Dans ce processus de blanchiment par investissement dans l’immobilier, les commerces des quincailleries sont mis à contribution. Le journal du Cameroun reprend un exemple en ces termes : « Au cours des années 2003 à 2006, monsieur X, un fonctionnaire indélicat a extorqué près de 2 milliards de francs Cfa aux usagers publics. Pour ne pas éveiller la vigilance des services de contrôle, cet argent n’est pas placé dans une banque, mais versé directement auprès des quincailleries, et des matériaux de construction sont retirés en contrepartie. Il bâtit ainsi en trois ans quatre immeubles imposants et crée une société civile immobilière gérée par son épouse qui utilise son nom de jeune fille. La société a pour actionnaires ses neveux encore mineurs. La propriété de ces immeubles est ainsi rétrocédée à la société civile immobilière qui en assure la gestion, et reverse les dividendes aux actionnaires. Difficile donc de faire le lien apparent entre les immeubles et le fonctionnaire indélicat. »

Le génie du mal

L’autre technique courante et facilement visible, c’est celle des faux prêts bancaires, qui consiste à contracter un prêt compatible à un revenu régulier mais investir par la suite une somme 100 fois supérieure, en se couvrant par le prétendu prêt et en minorant devant les contrôles la valeur de l’investissement. L’exemple est celui de cet agent public encore, qui réussit à extorquer 200 millions de franc à un opérateur économique lors de l’attribution d’un marché de construction d’une route. Il contracte par la suite auprès de sa banque un crédit de 15 millions pour la construction d’un immeuble d’habitation, avec une mise propre de 5 millions. Le crédit a un délai d’amortissement de 10 ans. Il acquiert par la suite une parcelle de terre et engage la construction d’un immeuble de 8 appartements spacieux et modernes, d’une valeur estimée à 190 millions, mais le devis technique déposé auprès des services administratifs pour l’obtention du permis de construire est assorti d’un devis de 22 millions pour l’immeuble en question. Ces appartements génèrent par la suite des revenus locatifs qui sont affectés au crédit d’un compte ouvert au nom de son fils. Au bout de deux ans, le prêt bancaire qui a servi de paravent au blanchiment, est totalement remboursé par anticipation.

L’agence nationale d’investigation financière cite aussi d’autres techniques comme le transfert des fonds à l’étranger et investissement direct, la prise de participation à l’actionnariat des grandes sociétés, le virement électronique, les faux gains de jeu, les snacks et boites de nuits, la vente des véhicules d’occasion ou l’ouverture des boutiques de luxe, et enfin, selon l’adage qui dit que l’argent du diable bien utilisé devient l’argent du bon Dieu, l’une des techniques les plus prisée c’est l’utilisation des associations caritatives et religieuses. Le corrompu de la première heure se transforme en messie le plus généreux du quartier ou du village, ou le plus grand donateur à l’église. Mais comme indiqué précédemment, si la corruption fait des nantis dans la société, tous les nantis de la société ne sont pas toujours des corrompus, et même si l’habit ne fait plus le moine, on reconnait encore le moine par son habit

Roland TSAPI

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