Corona virus : le personnel de santé sacrifié

Les errements du pouvoir dans la gestion de la pandémie n’est pas sans répercussion sur le rendu des médecins sur le terrain. Ces derniers sont accusés de tout, alors qu’en réalité ils sont des sacrifiés de cette guerre sanitaire  

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Au bout du fil, un citoyen camerounais qui témoigne : je suis un jeune camerounais, et je voudrais dénoncer ce qui se passe ici dans un hôpital. Ma voisine est arrivée depuis deux jours, souffrante de diabète et d’hypertension. Le médecin est entré dans sa salle tout à l’heure et a demandé que tous ses enfants qui étaient auprès d’elle comme gardes malades sortent. Il est resté seul un moment et à sa sortie il a annoncé que la dame est morte, et est entrée dans son bureau. Mais subitement on voit les voitures des policiers et gendarmes arriver dans l’enceinte de l’hôpital, avec une responsable des services sanitaires. C’est elle qui a annoncé aux proches de la défunte qu’on venait de l’appeler pour l’informer de ce qu’un malade de corona virus venait de mourir. Ces derniers sont surpris de l’entendre, surtout que depuis leur entrée à l’hôpital avec leur malade, l’on avait juste confirmé l’aggravation du diabète dont elle souffrait depuis longtemps. Aucun test de contamination au corona virus n’avait été pratiqué sur elle. Ils ont essayé de comprendre, mais se sont heurté sur une administration de l’hôpital doublée de la puissance administrative et des forces de l’ordre, qui leur donnent 6 heures pour apporter un cercueil et surtout trouver un endroit dans la ville où elle doit être enterrée. Par respect pour la défunte, les proches s’exécutent. Ils se rendent au cimetière de Bonabéri, où le responsable exige le certificat de genre de mort avant de trouver une place, il voulait être sûr que c’est de la maladie à corona virus que la défunte a succombé. Ce document avait été demandé sans succès à l’annonce de la mort, et c’est finalement grâce à cette exigence du gardien du cimetière que l’hôpital s’exécutera, et la famille pourra donc avoir la preuve écrite de la cause du décès : « cas suspect covid-19 » Le corps de la dame sera donc traité comme tel, et enterré à la hâte le 19 avril au cimetière de Bonabéri. Fin de l’histoire

Corona virus, cause par défaut des décès  

Cette scène qui se déroule à Douala du 16 au 19 avril 2020 n’est pas  un cas isolé, d’autres situations similaires sont au quotidien dénoncées dans les institutions hospitalières de Douala, et à bien regarder même ailleurs dans d’autres villes, des situations qui ne font pas honneur à la science. De plus en plus, les médecins décident par devinette, et le corona virus est devenue la cause par défaut des  décès dans les hôpitaux, on attribue à ce virus des morts qu’il n’a manifestement pas causées.

A l’analyse, cette cause par défaut est en effet la solution que le personnel médical estime être le moindre mal, car ils sont désormais dans une situation où ils ne peuvent rien, dans l’incapacité de faire autrement, ils sont dans le doute. Leurs centres hospitaliers ont été déclarés centres de prise en charge de la maladie à corona virus, mais ils n’ont rien reçu en retour pour faire face à la maladie, ils n’ont même pas de quoi faire de simples tests pour déterminer si un malade est contaminé au virus. C’est pourquoi face au décès ils ne veulent pas prendre de risque. Ils n’ont pas pu tester le malade certes, mais au lieu de laisser le corps partir, au risque de contaminer d’autres personnes, ils préfèrent le séquestrer pour espérer sauver des vies. Et quand les gardiens de cimetière exigent le certificat de genre de mort, les médecins préfèrent écrire « cas suspect de covid-19 », pour rester logiques avec eux-mêmes. Parce que dans une situation normale, la cause de la mort n’est pas une suspicion, elle est une affirmation confirmée par des tests scientifiques de laboratoire. C’est aussi parce que les médecins ne sont pas sûrs de la cause de la mort, qu’ils ne prennent aucune mesure par la suite pour sécuriser l’entourage du défunt, en la mettant en quarantaine

l’Ordre des médecins du Cameroun au cours d’une assemblée générale

Absence de prévision

Ces témoignages récurrents, sont la preuve que la riposte gouvernementale à ce virus reste jusqu’ici sans conviction, deux mois après que le premiers cas a été officiellement annoncé. Comment comprendre en effet que la ville de Douala, la plus peuplée du Cameroun, porte d’entrée par air, terre et mer, capitale économique, ville cosmopolite par excellence, ne dispose pas encore de centre d’analyse de ce virus, alors qu’il devrait en avoir 5 au moins disséminés dans tous les arrondissements ? Au-delà du corona virus, comment comprendre que 60 ans après l’indépendance le Cameroun dispose d’un seul centre d’analyse de la dimension du Centre Pasteur à Yaoundé, vers lequel tous les prélèvements doivent converger ? Une chose est sûre, la construction et l’équipement d’un centre d’analyse de cette dimension ne coûterait rien comparé à des milliards de francs cfa que les prédateurs de la république ont passé leur temps à ronger. Et en cette période de crise sanitaire, l’installation des centres mobiles ou fixe d’analyse dans toutes les régions n’aurait-elle pas constitué une priorité dans les mesures gouvernementales ?

Le médecin jeté à la vindicte

Pour revenir à ce corona virus devenu la cause par défaut des décès dans les hôpitaux, les dirigeants de ce pays doivent avoir pitié de ces personnels médicaux qui sont au four et au moulin, qui s’exposent et exposent leurs familles tous les jours.  Après de longues journées à se débrouiller avec les moyens de bord, il faut qu’ils se retrouvent encore en fin de soirée à s’expliquer devant les familles sur les raisons pour lesquelles ils décident d’enterrer leurs parents à la hâte. Si au moins les institutions sanitaires déclarées centres de prise en charge Covid-19 avaient été équipées en urgence d’un minimum permettant de tester et avoir les résultats en 24 maximum, cela permettraient aux médecins de travailler avec un peu plus de sérénité, en même temps qu’ils éviteraient de se faire des ennemis inutiles, dans une guerre où ils ne sont en réalité que des soldats sacrifiés en ligne de front.

Roland TSAPI

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