Corona virus : Cameroun, retour à l’école ou à la contagion?

Alors que la situation de la contagion s’empire dans le pays, le gouvernement autorise le retour à l’école, dans des conditions que lui-même avoue ne pas maîtriser.

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Dans un message sur son compte twitter le lundi 25 mai 2020, le ministre camerounais de la santé publique Manaouda Malachi, affirmait : « Il est important de noter que nous entrons dans une phase compliquée de la pandémie. Nous devons donc, plus que jamais, nous protéger, protéger nos familles et protéger les autres en observant les gestes-barrières. Portez un masque en sortant et lavez-vous régulièrement les mains. » Le ministre s’est bien gardé d’expliquer ce qu’il entendait par « phase compliquée », mais on peut simplement comprendre qu’il disait avec d’autres, mots que la situation est désormais difficile à cerner ou hors de contrôle. Pas étonnant, puisque les derniers chiffres officiels font état de 5356 cas contaminés, en dehors des plus de 1500 qui sont sous traitement chez Monseigneur Samuel Kleda, et beaucoup d’autres non déclarés nul part. Pourtant, les élèves sont appelés à reprendre le chemin de l’école dès le 1er juin. Les mêmes élèves à qui le gouvernement avait demandé de rester à la maison depuis le 18 mars 2020, quand le pays comptait alors 14 cas confirmés. Ce 18 mars d’ailleurs, Manaouda Malachi avait donné une conférence de presse pour faire le point sur la situation, au cours de laquelle il a déclaré que « Notre pays en l’espace de 12 jours, est parti d’une situation vierge à la situation suffisamment préoccupante pour que l’ensemble de la communauté nationale se mobilise autour d’un seul objectif, celui de barrer la voie, mieux encore nous débarrasser du nouveau Corona virus ».  Il concluait cependant la rencontre avec les médias par ces mots : « La situation actuelle induite par le Covid-19 est inquiétante, préoccupante, mais pas alarmante ».

Paradoxe

Ainsi avec 14 cas de contaminés au covid 19 confirmés, et la situation « pas alarmante », les écoles ont été fermées. Mais quand le nombre augmente au point d’avoisiner les 10 000, le Cameroun étant entré dans « une phase compliquée », les écoles sont rouvertes. Quand le premier ministre Joseph Dion Nguté annonçait le 16 avril 2020 la reprise des classes pour le 1er juin, il l’avait conditionnée par l’évolution de la situation. L’on avait alors compris qu’il parlait d’une régression des cas de contagions et une certitude d’avoir la maîtrise, mais de toute évidence, l’évolution de la situation à laquelle il faisait allusion était la croissance exponentielle des cas de contagions. La même observation avait déjà été faite le 30 avril quand le Premier ministre annonçait la réouverture des espaces de loisirs au-delà de 18h et la levée des mesures restrictives pour les transporteurs. Des mesures prises toujours le 17 mars 2020 quand les cas de contaminés se comptaient sur les doigts de la main.

La logique de l’illogique

Si l’on considère que l’objectif poursuivi par le gouvernement était au départ d’épargner les populations de la contagion au virus, il devient difficile de comprendre la logique qui guide la prise des décisions, l’adoption des mesures et des contre-mesures. C’est même à se demander s’il y a une logique qui guide tout cela. Parce qu’on a l’impression d’avoir à faire à un parent qui interdit à son enfant de traverser la route en début de pluie quand le torrent coule dans la rigole, et l’autorise à le faire quand la pluie est devenue intense et toute la chaussée inondée. Si dans d’autres pays, européens surtout, les conditions de reprise des classes sont assez contrôlées, on ne peut ignorer que le cas du Cameroun est particulier. En ce moment, il y a beaucoup de personnes contaminées qui ne sont pas connues officiellement, et qui essaient de se soigner par l’auto médication ou en se confiant à ceux qui proposent des solutions à la maladie un peu partout sur le territoire. D’ailleurs, ces derniers annoncent publiquement les nombres de cas qu’ils ont reçus, et qui sont soit déjà guéris, soit sous traitement. Mais personne ne sait ce qu’il advient de l’entourage de ces personnes contaminées, qui du reste ne sont pas en isolement pendant ces traitements. Ce qui suppose que leurs proches parents, enfants compris, peuvent être déjà contaminés, même s’ils ne font pas la maladie. Ce sont ces enfants qui vont rentrer dans les classes dès le 1er juin, avec le risque que cela comporte.

En Chine d’où la maladie est partie, les populations ont été confinées alors que les contagions croissaient, et ce n’est que quand la situation a été sous contrôle qu’elles ont été libérées. Pareil pour d’autres pays où le relâchement des mesures de protection s’appuie sur des statistiques qui démontrent la victoire progressive sur le virus. Comment comprendre que le gouvernement camerounais agisse plutôt en sens inverse, en relâchant les mesures plutôt quand la situation lui échappe, quand le pays est entrée dans une phase compliquée comme le dit d’autorité le ministre de la Santé publique ? Est-ce un aveu d’échec, d’impuissance ou de la simple démission ?

Justification

Au demeurant, quelle est l’urgence de faire rentrer les enfants à l’école alors que d’après les dires des autorités compétentes, les programmes scolaires étaient déjà couverts à plus de 70% avant la fermeture des établissements scolaires et centres de formation ? Et si l’on décidait, sur la base des notes obtenues au cours de l’année, de délibérer pour les examens officiels comme il a été arrêté pour les classes intermédiaires ? Quel est l’enjeu de la tenue a tout pris des examens officiels ?

Pour essayer de rassurer les populations, pas moins de 4 membres du gouvernement, dont les trois ministres des trois ordres d’enseignement primaire, secondaire et supérieur, en plus du ministre de la Santé, ont fait des sorties dans les médias gouvernementaux dans la soirée du 28 mai 2020, chacun pour expliquer comment d’importantes mesures ont été prises pour assurer un retour sain à l’école. Plus rassurant encore, le ministre de la Santé publique à son tour a démontré, état des lieux région par région à l’appui, que « nous maîtrisons encore la situation ». Le même ministre qui disait 4 jours plus tôt que le Cameroun est entré dans une “phase compliquée” de la pandémie.  Une fois de plus le gouvernement tente d’enrayer le mal par les discours. Plaise à Dieu que leurs vœux deviennent réalité, parce que dans les faits, les chiffres ne sont pas rassurants du tout, ajouté à l’insouciance légendaire que l’on connait des Camerounais.

Roland TSAPI

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