Coopération : les intérêts étrangers prioritaires

Devenu rare en public depuis trois ans, le président de la République Paul Biya est sorti du pays pour les Etats Unis, alors que depuis des mois des compatriotes sont pourchassés de la Guinée équatoriale voisine. La satisfaction des intérêts étrangers semble prendre le pas sur la protection des populations

Le président camerounais Paul Biya a quitté le pays le 9 décembre 2022 pour un voyage aux Etats-Unis, invité par le président américain Joe Biden pour participer au sommet des dirigeants africains et américains. La rencontre qui se tient du 13 au 15 décembre est qualifiée de deuxième sommet, après une rencontre similaire organisée par Barack Obama en août 2014. Pour cette rencontre, des invitations ont été  adressées à tous les chefs d’Etat et de gouvernement d’Afrique, exception faite des pays sous sanction de l’Union africaine, le Soudan, le Mali, le Burkina Faso et la Guinée Conakry, auxquels s’ajoute l’Erythrée qui n’a pas de relations diplomatiques avec les Etats-Unis. D’après le programme officiel, il se tiendra au cours du sommet des sessions comme  Diaspora et jeunes leaders africains, Santé mondiale et sécurité alimentaire, Changement climatique et énergie, Investissement dans les infrastructures, en plus du Forum des affaires Etats-Unis Afrique. Côté américain, les officiels comptent à cette occasion redéfinir des relations américano-africaines. Molly Phee, secrétaire d’Etat adjointe du bureau des affaires africaines du département d’Etat des Etats Unis, s’exprimant à l’occasion d’une conférence de presse digitale en prélude au sommet, avait encore insisté sur l’aspect ‘’reconfiguration’’ des relations afin de relever les défis très chers aux populations. « J’espère en tout cas que les Africains et les Américains ressortiront de ce sommet en ayant l’impression que le dialogue a pu être approfondi notamment sur des sujets qui apportent véritablement une différence quotidienne » Mais si les Américains savent pourquoi ils invitent les Africains chez eux et investissent des milliers de dollars pour les recevoir, les Africains eux-mêmes savent-ils pourquoi ils y vont, et était-il même nécessaire d’y aller ?

Cameroun

Paul Biya à son arrivée à Washington le 10 décembre 2022

Déjà côté​​ camerounais, la communication gouvernementale reste logique à elle-même en parlant de la solidité des relations entre les Etats Unis et le Cameroun, qui seule a guidé l’invitation du chef de l’Etat, dont la présence au sommet va renforcer « les liens d’amitié historiques​”​. Certains médias plus détachés espèrent que c’est sera l’occasion pour le président Paul Biya d’essayer de repolir une image camerounaise suffisamment écorchée aux yeux des Etats unis, et qui a donné lieu à certaines décisions en défaveur du pouvoir de Yaoundé. La crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest est en bonne place dans les raisons qui ont jeté le froid entre les deux pays. En 2018, les États-Unis avaient suspendu un programme de formation destiné à certains corps d’élite de l’armée nationale et  annulé la livraison au pays de quatre bateaux de patrouille. Le Congrès américains s’était également fondé sur des allégations de violations des droits de l’homme impliquant des éléments des forces de défense et de sécurité camerounaises dans cette crise, pour obtenir en février 2019, une réduction de l’aide militaire apportée par l’administration Trump au Cameroun, pour un montant cumulé d’environ 9 milliards Fcfa. Sur le plan économique, le Cameroun avait été exclu le 1er novembre 2019 du système commercial préférentiel accordé par les États-Unis aux pays africains, dans le cadre de l’African Growth and Opportunity Act (Agoa), sous le prétexte de violation massive des droits de l’homme par l’armée camerounaise dans ces régions. Au cours de ce voyage, de bonnes intentions de renégociation sont alors prêtées au président Paul Biya. Mais est-ce plus efficace pour le développement d’un pays d’aller renégocier l’aide à l’extérieur, ou de faire le ménage en interne et créer de conditions saines pour l’épanouissement économique, dépouillée de la corruption par exemple ?

Les choses vues sous cet angle, on se serait attendu que le président Paul Biya, pour une fois qu’il sorte du palais, aille prioritairement renégocier les termes des relations avec son voisin de la Guinée Equatoriale qui expulse ses compatriotes comme des malpropres, avant d’aller répondre à l’invitation de Joe Biden qui quoiqu’on dise, et c’est légitime, protège d’abord les intérêts américains, ce qu’on ne saurait lui reprocher.

Repositionnement

Au niveau continental, les Etats Unis qui parlent de « renégociation »  des relations sont conscients des enjeux géopolitiques et économiques. En Europe, les analystes politiques reprochent de plus en plus à leurs gouvernements le suivisme béat et exigent d’eux l’isolement des Etats-Unis, qui les utiliseraient pour tenter de maintenir sa suprématie sur le monde, en les entraînant dans des sanctions économiques contre productives à l’encontre de la Russie, préjudiciables aux populations européennes alors que les américains sont à l’abri. Les Etats Unis ont également compris avec la guerre russo-ukrainienne que les Africains regardent désormais ailleurs, avec des abstentions inattendues des pays africains aux Nations Unis le 12 octobre 2022, quand il s’est agi de voter pour les résolutions condamnant les opérations militaires russes en Ukraine. Les Etats-Unis veulent dès lors tenter de se repositionner sur le Continent, avec entre autres une nouvelle offensive économique. « À Washington, il sera beaucoup question d’investissements, de « partenariat public-privé », de « liberté de commerce » et « d’aide ». Tout cela dans le but d’ouvrir grandes les portes d’entrée des économies africaines pour les livrer à l’appétit insatiable des multinationales américaines », a confié l’économiste sénégalais Demba Moussa Dembélé au média Anadolu. Mais Alioune Diouf professeur en économie internationale  rappelle dans le même média que « le meilleur partenaire du continent africain est le continent africain lui-même, le marché pertinent pour l’Afrique reste le marché intérieur africain car c’est un marché d’un milliard d’habitants avec une classe moyenne de plus de trois cents millions de personnes. » Les choses vues sous cet angle, on se serait attendu que le président Paul Biya, pour une fois qu’il sorte du palais, aille prioritairement renégocier les termes des relations avec son voisin de la Guinée Equatoriale qui expulse ses compatriotes comme des malpropres, avant d’aller répondre à l’invitation de Joe Biden qui quoiqu’on dise, et c’est légitime, protège d’abord les intérêts américains, ce qu’on ne saurait lui reprocher.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *