Communautés : quand les appétits politiques sont sources de conflits

Le groupement Nteingue en contrebas de la falaise de Dschang en passe d’être annexé par l’arrondissement voisin dont les élites sont en quête du bétail politique

La tension sociale créée par le mouvement Ots des enseignants depuis le 21 février 2002, avec l’opération craie morte, et celle du site querellé pour la construction du stade municipal de Dschang, sont venues en rajouter à une autre tension, communautaire cette fois, qui couve au sein des populations du groupement Nteingue, un village qui s’étend au bas de la Falaise de Dschang dans le département de la Menoua. Ici, les populations sont sur le pied de guerre, à cause de ce qu’elles appellent une annexion programmée de leur village et sa vassalisation au sein de l’arrondissement de Dschang par le groupement Foréké-Dschang, alors qu’elles font partie intégrante de l’arrondissement de Santchou. Elles sont davantage convaincus qu’il y a une lourde main cachée derrière cette tentative, depuis que la Commission nationale pour le règlement des litiges relatifs aux limites des circonscriptions administratives et des unités de commandement traditionnel a fait une descente sur le terrain il y a 6 ans et rendu son procès-verbal le 25 août 2016, avec la décision suivante : « la localité de Nteingue fait partie intégrante de l’arrondissement de Dschang. »

Nous considérons cette mesure, au cas où elle serait fondée, comme une provocation et une menace grave à l’ordre public et à la paix sociale si chère à notre gouvernement, et venons par la présente vous prier de bien vouloir demander à ce sous-préfet de surseoir à cette toute première tournée d’un sous-préfet de cet arrondissement dans notre localité jusqu’au règlement définitif de ce litige frontalier…

Règlement litigieux de litige

Ecole publique de Nteingué

Une décision qui pour les populations de Nteingue est en contradiction avec l’histoire de cette communauté villageoise. En remontant 43 ans en arrière, elles présentent une correspondance du sous-préfet de Santchou à l’époque Nna Bedjeme, adressée au chef traditionnel de Nteingue le 26 décembre 1979. « J’ai l’honneur de vous faire connaitre que les cérémonies d’installation du sous-préfet de Santchou auront lieu lundi 7 janvier 1980 à la place de l’Indépendance de Santchou, à partir de 10h. A cette occasion, je vous prie de bien vouloir assister personnellement à la réunion que je présiderai à la mairie de Santchou le 29 décembre 1979 à 9 heures précise », lit-on dans la correspondance. Le groupement Nteingue fait bien partie de l’arrondissement de Santchou. Tout semblait encore bien aller jusqu’en 2013. Sans que l’on ne sache pourquoi, le sous-préfet de l’arrondissement de Dschang programme une tournée de prise de contact dans son unité de commandement, et y inclut le groupement Nteingue. Ce qui provoque une vive protestation des trois chefs de villages du groupement, Cyprien Foze de Nteingue Mieda, Augustain Sanda de Nteingue Ntissah et Makemssong de Nteingue-Ntekah. Ces derniers adressent le 30 mars 2013 une correspondance au préfet de la Menoua, dont un extrait dit : « Nous populations de Nteingue, nous joignons à nos chefs de village pour nous opposer fermement à ce projet. En effet monsieur le préfet, les villages Nteingue ont, depuis la création du district des Mbos toujours bénéficié de l’encadrement des autorités administratives de l’arrondissement de Santchou. Ainsi, depuis le tout premier chef de district des Mbos jusqu’au prédécesseur de l’actuel sous-préfet, ces différentes autorités administratives avaient toujours effectué des tournées dans nos villages. C’est juste ces dernières années que, suite à une polémique soulevée par les élites politiques de Dschang en quête d’une clientèle politique, ont poussé le chef du groupement Foréké Dschang à réclamer l’appartenance de notre village à son groupement. Cette réclamation dénuée de tout fondement a donc développé un conflit frontalier entre les deux arrondissements dans notre localité, ce qui sur instruction du préfet Awana Ateba en son temps a fait l’objet d’une séance de travail entre les deux sous-préfets à Nteingue. Nous sommes donc très surpris de constater qu’au moment où nous attendons le règlement définitif de ce litige par vous, l’on fasse circuler un tract portant la signature de monsieur le sous-préfet de Dschang à la chefferie de Nteingue, on ne sait d’ailleurs laquelle des trois chefferies, le 2 avril 2013. Nous considérons cette mesure, au cas où elle serait fondée, comme une provocation et une menace grave à l’ordre public et à la paix sociale si chère à notre gouvernement, et venons par la présente vous prier de bien vouloir demander à ce sous-préfet de surseoir à cette toute première tournée d’un sous-préfet de cet arrondissement dans notre localité jusqu’au règlement définitif de ce litige frontalier… »

En dehors de l’intégration des bureaux de vote de ce groupement dans l’arrondissement de Dschang, aucune réalisation dans le sens de l’amélioration des conditions de vie des populations n’a été faite pendant ce temps. En attendant que le litige soit finalement réglé avec clairvoyance, il reste à constater qu’au Cameroun, on est prêt à dresser des communautés contres elles-mêmes, juste pour assouvir des ambitions politiques

Annexion politique

La tournée n’eut pas lieu, mais le problème n’était pas résolu non plus. Dans l’intervalle, il y a eu beaucoup de correspondances des différentes autorités administratives et de différents ministres de l’Administration territoriale, parfois contradictoires, parfois allant dans le sens du retour à la situation d’antan. Y compris ce procès-verbal de la commission de règlement des litiges, qui attribue le groupement Nteingue dans l’arrondissement de Dschang, alors qu’historiquement il appartient à l’arrondissement de Santchou. Mais à y regarder de près, comme le soulèvent les chefs dans la correspondance, l’idée d’étendre l’arrondissement de Dschang à Nteingue, est une conséquence des batailles politiques. Le premier acte de cette annexion fut en effet l’intégration des bureaux de vote de ce groupement dans l’arrondissement de Dschang. Dans la bataille pour la conquête des voix, des élites de l’arrondissement de Dschang auraient eu l’idée d’aller les chercher dans l’arrondissement voisin pour être plus représentatif au moment du partage des sièges, surtout au niveau de la députation. Cette élite politique, qui est soupçonnée d’avoir une main cachée derrière la décision jugée d’inique, de la commission de résolution des litiges. En dehors de l’intégration des bureaux de vote de ce groupement dans l’arrondissement de Dschang, aucune réalisation dans le sens de l’amélioration des conditions de vie des populations n’a été faite pendant ce temps. En attendant que le litige soit finalement réglé avec clairvoyance, il reste à constater qu’au Cameroun, on est prêt à dresser des communautés contres elles-mêmes, juste pour assouvir des ambitions politiques

Roland TSAPI

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