Commerce : la combine chinoise

Certaines surfaces commerciales étrangères au Cameroun s’illustrent par le refus de se conformer à la réglementation fiscale, en faisant des ventes sans traces, ce qui fait perdre à l’Etat des sommes importantes au vu du volume des importations. Les ressortissants du premier partenaire commercial qui est la Chine n’en sont pas exempts

Le marché camerounais est inondé des produits chinois depuis des années, et bien de Camerounais ont fait fortune sur la route de ce pays devenu incontournable dans les échanges commerciaux. Mais les Chinois eux-mêmes, qui ont flairé le coup n’attendent plus que les Camerounais aillent chez eux chercher leurs produits, ils les apportent  sur place, ne se limitant pas à livrer en gros ou demi-gros, ils sont dans la rue comme les débrouillards camerounais. Selon le ministère français de l’Economie, qui suit de près les échanges entre la Chine et le Cameroun pour des raisons de concurrence, « La Chine représente depuis 2013 le premier fournisseur du Cameroun. Le montant des produits importés par le Cameroun depuis la Chine s’élevait à plus de 550 milliards de francs cfa  en 2016, soit quasiment le double du montant atteint en 2010. A l’inverse, la Chine ne représente que le cinquième client du Cameroun avec un total de 82 milliards 500 millions cfa de produits exportés en 2016 (soit 7 % des exportations du pays). Les importations chinoises se concentrent essentiellement sur les matières premières : les deux tiers d’entre elles concernent le bois, le coton et le cacao. En échange, la Chine exporte vers le Cameroun principalement des appareils électroniques (téléphones, téléviseurs, panneaux solaires), des matériaux ferreux (barres, produits laminés) et des engins mécaniques (notamment des turbines hydrauliques). Pour l’Institut national de la statistique du Cameroun, en 2018, la Chine a vendu pour plus de 628 milliards les biens et services au Cameroun. Ces échanges, bien capitalisés, devraient permettre que le Cameroun qui ne cesse de presser le contribuable, dégage une importante partie de ses ressources fiscales de là, mais une fois de plus système de corruption l’en empêche, en favorisant le non-respect de la réglementation.

Si les factures étaient établies normalement, l’historique des ventes peut permettre de se rendre compte que 500 000 chaussures ont été vendues, ce qui devra amener le douanier à faire un redressement en exigeant le dédouanement des 400 000 chaussures supplémentaires non déclarées dans ses livres. Pour éviter de tomber dans ce piège, on préfère donc vendre sans trace,

La loi du cash

Le constat est en effet que sur le marché, les grandes boutiques chinoises refusent de donner des factures en bonne et due forme aux clients. Les Petites et moyennes entreprises qui y font des achats pour des prestations, ne peuvent pas avoir une facture sur papier en tête avec un numéro de contribuable. Quand elles insistent pour l’avoir, puisqu’elles en ont besoin pour leurs comptabilités et les opérations fiscales, il leur est répondu de façon arrogante que si elles ne veulent pas prendre la facture volante, elles laissent la marchandise. Une attitude surprenante à plus d’un titre, puisqu’elle amène à se poser la question de savoir comment des grandes surfaces commerciales peuvent ne pas avoir de numéro de contribuable, alors qu’il est désormais exigé aux simples individus pour une opération bancaire ? Si une surface commerciale n’a pas de numéro de contribuable, comment fait-elle ses opérations bancaires, comment paie-elle les impôts, la douane, les salaires, les prestataires ? L’analyse d’un expert, est que les Chinois ne veulent pas laisser les traces, qui rapporteraient beaucoup d’argent au fisc camerounais. D’après lui, quand on retrouve le Chinois même dans la forêt où il achète du bois ou autre matière première, il fonctionne en cash, quel que soit le montant de la transaction. Des dizaines et des dizaines de millions sont payés en liquide, en violation de la réglementation. Cette volonté de contourner se retrouve aussi dans le commerce, où en l’absence de l’activité suivi-évaluation-sanction (SES), les portes à toutes les corruptions sont ouvertes et font perdre de l’argent au fisc, au profit des privés. Vendre sans laisser de traces devient alors un moyen efficace pour détourner et les impôts, et la douane.

L’économiste explique qu’il existe au niveau du ministère des Finances une commission mixte impôts-douanes, qui peut procéder à des vérifications à tout moment, et comme au niveau de la douane les chiffres sont souvent biaisés, à la faveur de l’incapacité matérielle de pouvoir contrôler le contenu de 10 conteneurs de chaussures par exemple, la surface commerciale peut se retrouver coincée. Le douanier pourra sortir les chiffres déclarés chez eux à l’entrée, 100 000 chaussures par exemple, et l’agent des impôts devra contrôler au niveau des ventes. Si les factures étaient établies normalement, l’historique des ventes peut permettre de se rendre compte que 500 000 chaussures ont été vendues, ce qui devra amener le douanier à faire un redressement en exigeant le dédouanement des 400 000 chaussures supplémentaires non déclarées dans ses livres. Pour éviter de tomber dans ce piège, on préfère donc vendre sans trace, ou au mieux avec une facture volante arrachée d’un facturier anonyme vendu à la sauvette, pour ne pas être transparent sur la quantité de marchandise écoulée sur le marché camerounais. Le système marche d’ailleurs bien parce que ces boutiques ont de la clientèle en grande majorité informelle, faite des vendeurs à la sauvette qui ne s’embarrassent pas de la paperasse.

La réticence de ces surfaces commerciales à donner aux Pme une facture réglementaire, avec le statut juridique et un numéro contribuable, devient compréhensible, mais reste économiquement contre-productive. Quel volume de marchandises est ainsi écoulé sur le marché camerounais chaque jour, chaque mois, chaque année, et combien d’argent perd le fisc dans ce cafouillage ? Mais il reste constant que si cette pratique prospère, c’est bien avec la complicité d’un système de corruption trouvé sur place. Il est difficile de dire que les commerçants chinois sont venus avec l’intention de contourner le fisc, mais il est facile de penser qu’ils ont été entrainé sur place par les acteurs déjà moulés à la corruption, lesquels leur auraient d’ailleurs proposé des pistes, maîtrisant parfaitement les failles qu’offre la machine fiscalo-administrative. L’Etat perd beaucoup d’argent dans ces pratiques, mais l’assainissement de ce milieu qui pourrait renflouer davantage les caisses, semble plus difficile à faire que de doubler le prix de la vignette automobile ou du timbre sur le permis de conduire. Donnant plus de sens à cette phrase « la politique n’a pas changé depuis Louis 14. Colbert disait : Sire, nous n’avons plus d’argent. Le roi répondait : prenez aux pauvres, ils sont nombreux et ils ne disent jamais rien. »

Roland TSAPI

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