Cni : les citoyens en double victimes

La pièce d’identité, essentielle pour le citoyen camerounais, est devenue rare. Après des années d’attente ponctuées par des tortures des agents de police, de la frustration morale et du sentiment d’être un fugitif, exprimer son mécontentement est aussi un risque, la machine étatique impitoyable semble ne pas reconnaître sa responsabilité.

Foundikou Daouda, c’est le nom de la nouvelle victime de la carte nationale d’identité au Cameroun. Rendu au commissariat de Foumbot le 11 octobre 2022 pour réclamer l’original de cette pièce, il s’est entendu dire qu’elle n’était pas disponible, encore ! Il traînait le titre d’identité provisoire depuis trois ans dit-on, en tout cas suffisamment longtemps pour qu’il soit détérioré et devenu invisible. Lequel titre, ou récépissé, ne doit pas dépasser 6 mois entre les mains du détenteur, selon l’article 8 alinéa 3 du décret 2016/375 du 4 août 2016 fixant les caractéristiques et les modalités d’établissement et de délivrance de la carte nationale d’identité. Ne pouvant plus supporter, au regard des souffrances qu’il endurait déjà lors de ses activités de vendeur ambulant, il ne s’est pas retenu et a saccagé le matériel de bureau de l’unité. Maitrisé non sans violence par les éléments de la police, si l’on s’en tient aux tumeurs que présente son visage sur les images circulant sur les réseaux sociaux, il a été gardé à vue au poste, avant d’être déféré quelques jours plus tard à la prison de Foumbot. En résumé, allé au Commissariat récupérer sa carte d’identité, il se retrouve en prison. Il doit sûrement répondre des actes de voie de fait, violence, outrage à fonctionnaire, destruction de matériel de l’Etat.

Depuis la survenue de l’incident, il y a eu moult réactions dans l’opinion, mais aucune déclaration officielle, Parmi ces réactions, celle de Me Christian Ntintambe : « Ce citoyen n’a pas sciemment  attaqué la police ou les services de l’Etat comme certains essaient de le présenter. Regarder son geste comme une défiance à l’autorité de l’État, relève de la malhonnêteté intellectuelle et de la mauvaise foi. Il n’est pas allé au commissariat pour détruire le mobilier et tout saccager…Tout le monde n’a pas la même maîtrise de soi. C’est humain. C’est pourquoi la loi a prévu des causes soit d’exonération de responsabilité, soit d’atténuation à la suite des actes externes qui peuvent pousser un individu à agir violemment. Ce jeune vit un calvaire, une injustice sociale  depuis des années, sans que personne ne puisse lui apporter de solutions. Il vit reclus. Il ne peut pas se déplacer sans la crainte d’être interpellé et gardé par les forces de l’ordre lors des contrôles d’identité. Cette situation compromet ses activités de marchand ambulant, provoquant une vie de pauvreté et de misère à sa famille. Au lieu de voir ces quelques meubles renversés, il y a lieu d’entrevoir le pire qui serait arrivé dans ce commissariat, si cet homme s’était immolé. »

L’attention s’est rapidement focalisée sur l’attitude condamnable de l’homme, sans que l’on se pose la question de savoir ce qu’il faisait là. Aurait-il eu sa carte nationale d’identité depuis qu’il en avait fait la demande, qu’il serait venu au commissariat ce jour ? Non. Pourquoi sa carte n’est pas produite ? C’est la seule et vraie question qu’il faut se poser

Double victime

Foundikou Daouda est désormais incarcéré, la seule chose que le système peut faire avec promptitude. Jusque-là rien n’est dit sur ce qu’est devenue sa carte d’identité. L’attention s’est rapidement focalisée sur l’attitude condamnable de l’homme, sans que l’on se pose la question de savoir ce qu’il faisait là. Aurait-il eu sa carte nationale d’identité depuis qu’il en avait fait la demande, qu’il serait venu au commissariat ce jour ? Non. Pourquoi sa carte  n’est pas produite ? C’est la seule et vraie question qu’il faut se poser. Et à qui la poser, le citoyen se trouve devant un mur. La police dit ne rien en savoir : « nous nous contentons de faire les enregistrements, la collecte des données, que nous envoyons à Yaoundé. Ce qu’il en advient par la suite, nous n’en savons rien », confie sous anonymat un commissaire de police. Et si la police, qui est l’interface du système avec l’usager, n’est pas en mesure de lui donner une réponse, où ira-t-il la chercher ? Dans les faits, le constat est que la police elle-même, excédée par cet état de chose, et n’ayant aucune explication à donner aux usagers, est entrée dans une sorte de rébellion interne et s’est mise à proroger les délais de validité des récépissés au-delà du plafond de 6 mois règlementaires, une façon d’attirer l’attention des acteurs en amont, mais rien n’y fait. Et comme l’indique son nom, le récépissé, ou titre d’identité provisoire, est un papier provisoire de quelques milligrammes, qui n’est pas fait pour durer. Les efforts de plastification ne font que renforcer son visage hideux à la suite de différents usages, et le rendent finalement inutile comme c’était le cas pour celui de Foundikou Daouda, qui rentre dans l’histoire comme un symbole, le prisonnier de la carte nationale d’identité.

Comme Hamidou, Foundikou devrait rentrer en possession de sa carte d’identité et cesser d’être inquiété, et cela devrait déclencher la délivrance sans délai à tous les usagers dans la même situation de cette pièce, qui seule consacre l’intégration à la citoyenneté camerounaise.

Leçon

« Tous les hommes sont égaux en droits et en devoirs. L’Etat assure à tous les citoyens les conditions nécessaires à leur développement », lit-on dans le préambule de la Constitution. L’une des conditions nécessaires au développement de Foundikou Daouda, qui incarne désormais tous les Camerounais dans sa situation, est la détention de sa carte nationale d’identité, la seule pièce qui lui donne l’assurance d’être citoyen camerounais. Mais l’Etat ne lui assure pas cela. Au contraire, après lui avoir infligé toutes les tortures morales que peut subir un homme qui a le sentiment d’être un fugitif ou un sans papier chez lui, cet État-là, lui ajoute les violences physiques et finit par le priver de sa liberté, sans se poser la question de savoir où est sa propre responsabilité dans ce qui arrive. Dans un sursaut de conscience et un élan de réparation, on se serait attendu que lors du séjour de Foundikou dans la cellule du commissariat, l’Etat lui apporte sa carte nationale d’identité, parce que cela est possible, accompagné des excuses sincères. Pareil sursaut de conscience, on l’a vu avec le ministre de la Fonction publique et de la réforme administratives le 24 février 2022, quand en quelques jours l’arrêté d’intégration de Hamidou, professeur d’Education physique et sportive au lycée de Beka depuis 10 ans était signé, accompagné d’une lettre de félicitations. Les autres arrêtés d’intégration ont suivi, libérant nombre d’enseignants qui avaient le sentiment d’être des clandestins dans leurs corps de métier. Comme Hamidou, Foundikou devrait rentrer en possession de sa carte d’identité et cesser d’être inquiété, et cela devrait déclencher la délivrance sans délai à tous les usagers dans la même situation de cette pièce, qui seule consacre  l’intégration à la citoyenneté camerounaise.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *