Climat socio politique : Quand le régime divise pour mieux régner

Le Pouvoir de Yaoundé multiplie désormais des actes pour diviser le peuple camerounais, tout en clamant de bouche le vivre ensemble. Le but ultime serait de créer l’embrasement du pays pour profiter du chaos et échapper au tribunal de l’histoire  

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Diviser pour mieux régner. Cette maxime attribuée à Philippe II de Macédoine, qui a vécu au troisième siècle avant Jésus Christ, est en politique une stratégie visant à semer la discorde et à opposer les éléments d’un tout pour les affaiblir et à user de son pouvoir pour les influencer. Cela permet de réduire des concentrations de pouvoir en des éléments qui ont moins de puissance que celui qui met en œuvre la stratégie, et permet de régner sur une population alors que cette dernière, si elle était unie, aurait les moyens de faire tomber le pouvoir en question. Cette technique a été mise en œuvre au Cameroun par les colons français, ce que dénonçait Ruben Um Nyobé au cours de la  lutte pour l’indépendance véritable en ces termes : «  Ils dressent tribu contre tribu en faisant croire aux uns qu’ils sont plus intelligents et aux autres qu’ils sont très riches et vont dominer le pays. Les uns et les autres croient naïvement à cela et se livrent à des vaines luttes intestines qui aboutissent finalement à la ruine de tous et le seul qui en profite, c’est le colonisateur…Il cherche tout simplement à puiser dans la haine de ceux-là, le plus de profit et le prolongement de la misère de tous…Avant qu’ils n’arrivent, tu étais mon frère des montagnes, et moi ton frère de la Côte. Je t’appelais affectueusement Montagnard, et tu m’appelais Côtier. Depuis qu’ils sont là, pour toi je suis devenu Bassa et pour moi tu es devenu Bamiléké, sans que ni toi ni moi ne sachions ce que cela veut dire

Les reliques du colon

Depuis, ces colons ont fait semblant de partir, mais ont laissé en place un pouvoir constitué de ses meilleurs élèves, qui continuent le travail avec assiduité et méthode. Le tribalisme, la stigmatisation de l’autre font partie intégrante de la gestion du pays après ce qui tient lieu d’indépendance du Cameroun. Le tribalisme est subtilement entretenu et implanté dans le subconscient des Camerounais par des intellectuels, universitaires, docteurs et professeurs  recrutés pour la cause, et s’est accentué depuis l’introduction dans la Constitution de 1996 des termes minorités  autochtones en opposition à allogènes, alors même que dans ses discours le président Biya ne cessait de rappeler que chaque Camerounais est partout chez lui. Au quotidien, la haine de l’autre est distillée par les tenant et les proches du pourvoir, supposé garantir l’unité nationale, à travers paroles et actes.

Sangmélima, un cas d’école

La gestion partiale des émeutes qui ont eu lieu les 9 et 10 octobre 2019 à Sangmélima le confirme une fois de plus. Des jeunes en furie qui cassent et pillent des commerces, emportent des denrées, violentent verbalement et physiquement des personnes, tout cela en face des policiers qui regardent sans bouger le petit doigt. Dans les vidéos et sur les photos ont voient les pilleurs qui traversent des policiers avec des marchandises volées sur la tête et sous les épaules sans qu’ils ne les en empêchent. Pourtant, d’autres Camerounais, dans d’autres villes, pour avoir simplement participé à une marche pacifique les mains nues, ont fait face à des hordes de policiers, pris des balles vertes ou blanches c’est selon, et passé huit mois en prison rien que pour cela. La police est même allée dans des domiciles privés et dans les hôpitaux sortir d’autres pour les amener en prison.

Impunité

Dans le cas de Sangmélima, aucune interpellation sur les lieux, aucune dispersion de la foule. Le préfet a plutôt fait un communiqué pour démentir le caractère tribal de ces casses alors que les casseurs eux-mêmes le clamaient haut et fort, le gouverneur de la région du Sud est lui aussi venu le lendemain appeler les casseurs pour dialoguer avec eux, lesquels ont redit leur frustrations et sont reparties chez eux. Le ministre de l’Administration territorial s’est bien gardé de proférer des menaces à ces casseurs en leur disant qu’ils risquent de se retrouver au pays de si je savais, le ministre de la Communication cherche sans doute encore les mots justes pour expliquer ce qui s’est passé à Sangmélima.

Ce quasi adoubement des casses ici pendant qu’on réprime violemment les marches ailleurs, est une manière consciente ou non du pouvoir, de dire une fois de plus qu’il y a des Camerounais à part entière, qui peuvent se laisser aller au vandalisme et à la destruction des biens privés sans être inquiétés, et des Camerounais entièrement à part, qui doivent être embastillés lorsqu’ils manifestement seulement le début d’intention d’une protestation pacifique.

Dresser les uns contre les autres

Que cherche le pouvoir en agissant ainsi ? A diviser simplement une population qui ne demande qu’à vivre ensemble. Ceux taxés d’allogènes et qui vivent depuis des décennies à Sangmélima et dans les localités avoisinantes, y ont déjà fondé des familles pour certains, avec des filles du terroir. Leurs enfants ne s’embarrassent pas des origines du père ou de la mère, ils grandissent dans un Cameroun multiculturel. Quand ils mangent du pain le matin, l’origine du père n’est pas inscrit dessus, quand ils mangent leur manioc le soir, il n’est pas écrit dessus que ce féculent a été cultivé dans le champ d’à côté par une grand-mère du Sud,  qui ne trie pas à qui elle vend ses récoltes, il n’est pas indiqué que la sauce est faite d’arachides cultivés par une brave femme du Nord Cameroun.

Et pourquoi le Pouvoir veut diviser la population ? Pour les mêmes raisons que le colon le faisait, empêcher le peuple d’être unis et de regarder dans la même direction, afin de continuer à régner de manière exclusive, le fin mot c’est la préservation des avantages. Et quand nous parlons du Pouvoir dont le but est de diviser, il ne s’agit pas de Paul Biya en tant qu’individu ou des ressortissants du Sud dont tous ne se reconnaissent ni dans les actes ni dans les propos en faveur des casseurs qui ont suivi, il s’agit de tout le système qui est composite. Il n’est pas certains que le commissaire de la ville qui n’a pas ordonné les interpellations sur les lieux soit du Sud, il n’est pas sûr que le préfet du Dja et Lobo, le gouverneur de la région soient du Sud. Le ministre de l’Administration qui n’a pas déployé la même énergie pour  réprimander les casses n’est pas du Sud, le ministre de la justice, les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat ne sont pas du Sud, mais tous font partie du même pouvoir qui veut voir le peuple divisé. Divisé pour être incapable de se lever comme un seul homme pour dire non, divisé pour se dresser contre lui-même à la moindre occasion, divisé au point de plonger le pays dans le chaos au besoin. On dirait même que le pouvoir, à bout de souffle souhaite ce chaos qui permettrait à ses tenants de profiter d’une situation  trouble pour s’échapper, et échapper au tribunal de l’histoire.

Mais le peuple Camerounais doit rester vigilant et ne pas céder à cette manipulation, car leurs  différences doivent décidément les unir, au lieu de les diviser, une division qui en définitive ne profite qu’à ce que Célestin Monga avait appelé la tribu du ventre, dont les membres sont originaires du Nord au Sud, et de l’Est à l’Ouest.

Roland TSAPI

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