Citoyenneté : l’identité noyée dans la misère morale

Rien ne compte plus pour certains camerounais, même pas leur sécurité minimale garantie par leur carte d’identité. Il faut les forcer pour en avoir. Signe d’un déclin social inexorable dû aux multiples failles du système

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Dans une opération de contrôle systématique instaurée par le Délégué régionale à la sûreté nationale pour le Centre dans la ville de Yaoundé, des centaines de personnes ont été interpellées, le vendredi 26 juin, parqués dans la cour d’une concession, assises à même le sol. Il leur était reproché de ne pas avoir de carte nationale d’identité. Le traitement qui leur a été infligé, a une fois de plus fait l’objet de vives critiques de la part des défenseurs des droits de l’homme, qui ne cessent d’exiger un traitement plus humains des personnes interpellées, en même temps que les forces de l’ordre donnent l’impression de faire exactement le contraire chaque fois que leurs pratiques sont décriées.

Au-delà de l’exigence légale….

Mais avant de reprocher à ces hommes en tenue leurs méthodes, il faut s’attarder une minute sur ces personnes interpellées, et surtout la cause, défaut de carte nationale d’identité. Pour rappeler que la carte nationale d’identité est obligatoire pour tout citoyen de 18 ans révolus. La délégation générale à la sûreté nationale, dans son site  internet rappelle que la carte nationale d’identité comme tout document administratif ou officiel, est encadrée par une réglementation dont l’inobservation expose les auteurs à des sanctions pénales. Le défaut de Carte Nationale d’Identité, encore appelé non possession de carte nationale d’identité, est une infraction punie par la loi n° 90/042 du 19 décembre 1990, en son article 5, instituant la carte nationale d’identité. Les peines vont de 3 mois à 1 an d’emprisonnement et de 50.000 à 100.000 FCFA d’amende. La loi fait obligation à tout citoyen de présenter sa Cni à toute réquisition. Son refus est une infraction réprimée par la même loi 90 en son article 2. Cette loi n’édicte aucune peine mais en cas de refus ou de non présentation, l’article R370, alinéa 12, du Code Pénal, punit les auteurs d’un emprisonnement de 5 à 10 jours et d’une amende de 4000 à 25000 FCFA. Cela veut dire que ceux qui ont été interpellés dans le cadre de cette opération, peuvent être gardés. Mais même avec cet encadrement légal, une opération de quelques heures dans la ville de Yaoundé, permet d’immobiliser autant de personnes pour défaut de carte d’identité. Et il est évident que beaucoup sont passés entre les mailles du filet, d’autres ont simplement évité de passer par là quand ils ont appris que les forces de l’ordre interpellaient ceux sans Cni.

les populations de la ville de Yaoundé assis à même le sol, faute de Cni

…une nécessité sécuritaire 

Beaucoup continuent de penser que se faire établir une carte d’identité est une faveur qu’ils font aux policiers ou aux gendarmes, mais ils se trompent énormément. La carte d’identité, c’est comme son nom l’indique, une pièce qui permet d’identifier l’individu. Un accident, une agression, ou tout autre motif qui peut mettre un individu dans l’incapacité de s’exprimer, c’est grâce à sa carte d’identité que l’on peut savoir de qui il s’agit, et ce n’est pas le policier ou le gendarme qui le fait, mais toute personne qui arrive sur le lieu de l’accident par exemple. Ne pas avoir de carte d’identité n’est dès lors que de l’irresponsabilité pure et simple, et encore plus se promener sans carte d’identité dans une ville, c’est suicidaire, et c’est faire preuve de délinquance simplement.

En plus, un homme ou femme sans carte d’identité aujourd’hui, n’existe pas sur le plan civil. Il ne peut pas avoir de numéro de téléphone, il ne peut pas s’inscrire sur une liste électorale pour voter, il ne peut ouvrir un compte en banque, bref, il ne peut exercer aucune transaction sur la plan légal, même pas louer une maison légalement, il ne peut pas aller à la police se plaindre pour quoi que ce soit, il vit dans l’illégalité totale.

Un livre écrit en 1968 par l’écrivain sénégalais Sembène Ousmane, intitulé le Mandat, montre à suffire l’importance de la carte nationale d’identité dans la société africaine. Le personnage central, Ibrahima Dieng reçoit un jour une lettre de son neveu, balayeur de rues à Paris, avec un mandat de vingt-cinq mille francs CFA. Ibrahima, sans travail et avec femmes et enfants, doit seulement garder 2 000 francs, le reste devant être remis à sa sœur. Seulement quand il veut toucher l’argent à la poste, on lui demande sa carte d’identité, qu’il ne possède pas. Et c’est le début d’une épopée dans les méandres d’une administration vénale et absurde, où Ibrahima se retrouve victime d’un morceau de papier qui le laissera plus misérable qu’il n’était. Le plus gros problème étant que le mandat l’a trouvé sans la carte d’identité.

Mal profond

Comment est-ce possible que dans une ville comme Yaoundé, il y ait autant de personnes insouciantes qui vivent sans carte d’identité ? On peut oublier sa carte à la maison, mais pas autant de personnes que l’on voit en image à la fois. On peut avoir établi sa carte et être en attente, mais le récépissé ferait foi, et l’on ne peut penser que les éléments de force de l’ordre ont refusé de considérer des récépissés même périmés, pour retenir autant de personnes. Il est vrai aussi que le chemin pour l’établissement et l’obtention de la carte d’identité nationale n’est pas le plus simple à parcourir, mais il n’est pas impossible non plus.

Il ne reste plus qu’une seule hypothèse, ces personnes n’avaient véritablement pas de carte d’identité, volontairement ou pas. Et cela doit interpeller une fois de plus le politique, car cette situation traduit un malaise, un manquement ou mieux, un échec quelque part. Où se trouve la faille, c’est la question que le gouvernant devrait dès lors se poser, et chercher une réponse sincère. Parce qu’il peut se trouver  que certaines parmi ces personnes interpellée aient eu la volonté de faire une carte, mais se sont retrouvées malgré elles sans actes de naissances parce qu’elles n’ont pas été dressées à la naissance par exemple. Tout peut être la cause de cette situation, et il importe pour le gouvernant, de prendre de problème plus au sérieux.

Roland TSAPI

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