Christian Cardinal Tumi : et si c’était un gâchis ?

Célébré de par le monde, l’homme n’aura pas en fin de compté été véritablement considéré par le pouvoir, qui n’a jamais pris en compte ses conseils que tous saluent par ailleurs

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Depuis le décès de Christian Cardinal Tumi le 3 avril 2021, on assiste au Cameroun à un bal des hommages. La Catholic news agency a ouvert ce bal dès l’annonce de cette disparition par  l’archevêque Samuel Kleda, en présentant le disparu comme un religieux qui travaillait pour la paix au Cameroun. Par la suite, des messages de compassion ont fusé de toute part de l’intérieur du pays, venant des personnalités de tout bord politique, mais aussi de la communauté internationale et religieuse. Dans un télégramme adressé à Mgr Samuel Kleda le 4 avril 2021, le Pape François saluait la mémoire du cardinal camerounais, très investi dans la réconciliation entre francophones et anglophones. Un extrait lit « Apprenant avec peine le décès de notre frère le cardinal Christian Tumi, je tiens à vous exprimer mes condoléances et mon union dans la prière avec le Collège cardinalice, la famille et les proches du défunt ainsi qu’avec toutes les personnes touchées par ce deuil…Nommé Evêque de Yagoua, ensuite Archevêque de Garoua puis de Douala, le Cardinal Tumi marqua de manière inoubliable l’Eglise ainsi que la vie sociale et politique de son pays, s’engageant toujours courageusement pour la défense de la démocratie et la promotion des droits humains. Parvenu à un âge avancé, il resta toujours disponible au service de la paix et de la réconciliation.» Dans un message de compassion publié le 6 avril 2021 sur son compte Twitter, le Haut-Commissariat du Canada au Cameroun se disait attristé par la nouvelle de la mort de l’Archevêque Emérite de Douala, et saluait la mémoire d’un «apôtre de la paix, la démocratie et des droits de l’homme.» Bref c’est le monde entier qui s’est montré touché par la disparition de l’homme de Dieu dont la valeur intrinsèque fait presque l’unanimité.

Déconsidéré

Mais pendant que le Vatican, les représentations diplomatiques et les organisations internationales saluaient la mémoire d’un homme, le gouvernement camerounais est resté muet depuis l’annonce du décès, on dirait même indifférent. 6 jours en effet après, pas un communiqué officiel du gouvernement, même pas un message par twitter du président de la république comme le pays a été habitué depuis peu. Une attitude qui tranche avec l’engouement et l’enthousiasme, du reste louable, dont avait fait montre ce même gouvernement il y a 33 ans le 6 juillet 1988, quand le cardinal rentrait de Rome où il était allé recevoir des mains du Pape Jean Paul II les attributs de sa nouvelle mission. Comme nous l’indiquions précédemment, le gouverneur de la région du Littoral, encore province à l’époque, Luc Loé, était debout à 4h du matin pour le recevoir à l’aéroport de Douala. Le lendemain, la présidence de la république avait mis l’avion présidentiel à sa disposition pour le transporter de Douala à Yaoundé, où l’attendait sur le tarmac le directeur du cabinet civil de la présidence de la république Adolphe Moudiki. Il fut reçu par Paul Biya dans la même matinée et présida dans l’après-midi une messe à laquelle assistait le couple présidentiel. C’est dire toute l’importance et l’honneur accordés à l’homme. On n’a cette attitude qu’envers celui que l’on porte dans cœur. 33 ans après, cet homme que le gouvernement s’était mobilisé pour accueillir et à qui la présidence de la république avait déroulé le tapis, sa mort ne suscite pas l’émoi au sein du gouvernement, alors qu’à la tête de l’Etat se trouve toujours le même Paul Biya chaleureux et accueillant à l’époque. Qu’est ce qui s’est passé ?

Le président Paul Biya et Christian Cardinal Tumi: je t’aime moi non plus

Contre pouvoir

Il se trouve qu’avec le temps, l’homme de Dieu ne s’est pas montré docile envers le pouvoir du président Paul Biya et lui-même. Dans un entretien paru le 7 mars 2016 dans Jeune Afrique et repris par le journal catholique la Croix le lendemain, Christian cardinal Tumi, alors  âgé de 85 ans, estimait que le chef de l’État n’avait plus les capacités de gouverner le pays : « Nous avons presque le même âge et à cet âge-là, quelle que soit son endurance ou sa force physique, on est affaibli. Quand on est vieux, on peut être de bon conseil mais on ne peut plus diriger un pays aussi jeune et complexe. Biya ne devrait pas écouter tous ces gens qui lui demandent de se porter candidat… Si j’étais lui, je surprendrais tout ce monde en désignant un autre candidat pour mon parti ». On parlait à cette époque de l’élection présidentielle de 2018. En cette année 2016, le Cardinal ne faisait ainsi que confirmer sa pensée exprimée depuis 2011 déjà, quand Paul Biya cherchait le 6eme mandat au sommet de l’Etat. Dans les colonnes du même journal panafricain édition du 14 octobre 2011, il tranchait net « Non, non, le Cameroun n’est pas un royaume ! Paul Biya n’est pas empereur ! Et la jeunesse n’aimerait pas ça… » Il affirmait avoir de sa main adressé une correspondance au président de la république, lui disant « qu’à un certain âge il faut savoir laisser le pouvoir. » Les médias d’Etat l’avait d’ailleurs traité à cette époque d’un « certain prélat ». En dehors du pouvoir du président Paul Biya qu’il ne mettait pas les gangs pour toucher, le Cardinal n’était non plus d’accord avec la constitution et le fonctionnement de certains organes étatiques, de même que certaines dispositions légales. Le Code électoral fait partie de ces textes dont il a toujours demandé la révision. En 2011 toujours il affirmait au cours de l’interview cité plus haut «  La conférence épiscopale continue de lutter pour avoir une nouvelle loi électorale. On en avait proposé une mais le ministre de l’Administration territoriale nous a dit qu’on se mêlait de ce qui ne nous regardait pas ! On a donc retiré cette proposition… » S’agissant de la crise anglophone, c’est un secret de polichinelle que de dire qu’il a toujours pointé un doigt accusateur sur le pouvoir. D’après lui, la crise est causée par « D’abord, l’infidélité à la Constitution de 1961 garantissant la forme de l’Etat, donc le fédéralisme. Ensuite, l’infidélité, encore, à la Constitution de 1996, qui garantissait l’élection d’un gouvernement régional par le peuple. Enfin, la francophonisation des Anglophones…En 1972, j’ai voté pour le fédéralisme. Je suis fédéraliste depuis toujours, c’est ma conviction, le référendum aurait dû se tenir uniquement dans les régions anglophones, pas sur l’ensemble du Cameroun. Cela a faussé les résultats. Si les autorités avaient respecté ce système fédéraliste, on n’en serait pas là. »

Le constat est amer mais réel, le messie envoyé par le pape, que le président Paul Biya croyait recevoir il y a 33 ans s’est révélé être plutôt un empêcheur de s’accrocher en paix au pouvoir. L’homme de Dieu a toujours eu un franc parlé, mais est-ce pour autant une raison pour le renier et ne pas lui accorder la considération due ? Le  goût et l’avidité du pouvoir ont aveuglé les gouvernants, les empêchant de voir les valeurs de l’homme et profiter de ses conseils, les mettre en application. A cause de l’orgueil du pouvoir, le Cardinal aura un été en fin de compte une mine d’or inexploitée pour le Cameroun, un véritable gâchis.

Roland TSAPI

PS : Après la diffusion de cet éditorial, un message de condoléance signé du président de la république durant du 5 avril nous a été envoyé. Nous en prenons acte, mais l’idée de fond selon laquelle les conseils de l’homme de Dieu n’étaient pas pris en compte reste valable

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