Chefferie ses traditionnelles : Les états dans l’Etat

Les milices privées instituées depuis l’époque antique pour les besoins de protection des territoires, résistent aux Etats modernes et refusent de s’adapter

Le lamido de Garoua Ibrahim El Rachidine a été déféré devant le tribunal militaire le 7 février 2022. Quelques jours auparavant, il avait été auditionné par la gendarmerie, à la suite du décès d’un jeune garçon dans l’enceinte du lamida. D’après des sources proches de l’affaire, la sœur ainée du lamido, inquiète des habitudes peu recommandables et des fréquentations de son unique fils Ali Youssouf âgé de 18 ans, a fait recours, en toute conscience, à son frère de lamido pour ramener son fils sur le droit chemin. Elle n’était pas ignorante des méthodes qui y seraient utilisées, mais se sentait tout à fait confortable avec cela. Le lamido à son tour a confié celui que sa mère considérait désormais comme un délinquant primaire à sa milice privée, qui n’y est pas allée de main morte. La victime est rentrée dans le coma et son souffle n’est jamais revenu. La scène se déroule le 31 janvier 2022. Son corps a été enterré dès le lendemain dans un cimetière de la ville. Le 3 février, sur instruction de l’autorité administrative, ce avait été exhumé pour être autopsié après que plusieurs témoignages avaient fait état de tortures et de sévices. L’examen de la dépouille a confirmé les actes de torture et le lamido, âgé de 39 ans et Capitaine d’armée à la Sécurité militaire (SEMIL), a été formellement inculpé de torture et d’homicide. Six autres personnes ont été déférées devant la justice, dont deux militaires au service d’Ibrahim El Rachidine. Le 4 février, alors que la foule en colère menaçait de lyncher le lamido, les forces de sécurité l’avaient extrait de sa résidence pour le conduire dans les locaux de la gendarmerie de Garoua afin de l’entendre. Pour sa défense, rapportent les médias, celui-ci avait dans un premier temps déclaré que le drame était survenu alors que sa garde rapprochée tentait de maîtriser le jeune homme qui se trouvait, selon lui, sous l’emprise de la drogue. Mais les auditions des autres témoins et accusés, ont permis d’établir la responsabilité directe du chef traditionnel. Dix mois après qu’il soit intronisé , le jeune monarque doit faire face à la justice, pour avoir enlevé la vie qu’il est censé protéger. Et cette affaire a fait sortir d’autres. Un document non signé circule depuis lors sur les réseaux sociaux, qui réclame la désignation urgente d’un nouveau lamido de Garoua, accusé d’humilier le lamida dans l’ensemble et surtout les princes et princesses par le non-respect de la tradition. Parmi les griefs qui lui sont reprochés, est cité le cas d’un notable à qui il aurait fait subir le même sort qu’au jeune Ali Youssouf, pour le punir du retard qu’il aurait accusé pour répondre à une convocation à la chefferie. Ibrahima Al Rachidine, petit fils du Lamido Abdoulaye, avait été élu le 10 mai 2021 à 7 voix sur 12, pour succéder à Alim Garga Hayatou, ancien secrétaire d’Etat au ministère de la santé publique en charge des épidémies, mort le 05 avril 2021 des suites de maladie à l’âge de 75 ans.

Au-delà de la sanction inhérente au dernier cas d’homicide, il est grand temps que l’administration, tout en ménageant comme elle peut ses relations avec les chefs traditionnelles, puissent leur rappeler fermement que les chefferies ne sont pas les centre de rééducation, et qu’aucune autorité traditionnelle n’a le droit de vie et de mort sur un être humain.

Etat de droit sans droits

Un lamida au Cameroun

Cet incident remet au goût du jour la question de l’organisation de la sécurité dans les chefferies traditionnelles. Certes, l’histoire faite de guerres de conquêtes, et le processus de constitution des chefferies traditionnelles, présentent comme normale l’existence d’une garde rapprochée des chefs traditionnels, indifféremment désignés lamido, sultan ou roi, l’appellation étant fonction de la culture et même des langues, mais dans le fond désignant le même rôle et lui donnant la même consistance et la même autorité sur un peuple. Cette garde rapprochée dont le rôle ne se limitait plus seulement à la protection du roi contre les attaques extérieures, mais s’était étendu à celui d’un tribunal qui prononçait le verdict et exécutait les sentences, même de mort, sans que cela n’émeuve personne. Toute pratique qui ont permis à ces structures traditionnelles d’asseoir leur autorité sur les peuples. Mais l’avènement progressif des Etats, a dilué le pouvoir des chefs traditionnels et surtout retiré à ces derniers le droit de vie et de mort qu’ils avaient sur les populations avec l’instauration de l’Etat de droit. Pour des raisons politiques, les administrations progressives au Cameroun par exemple, ont fermé les yeux sur le maintien des milices dans les chefferies, au vu du rôle de pacification qu’elles jouaient dans la traque des nationalistes après les indépendances, et de celui de relai politique joué depuis l’avènement de la démocratie, notamment pour s’assurer de l’implantation et de la survie du parti au pouvoir dans les différents villages et communautés. Tout ceci au mépris des textes de lois multiples qui existent, et qui interdisent à des individus la constitution et l’entretien d’une milice privée. L’Etat moderne s’étant doté des instruments qui lui permettent de rendre justice, notamment les forces de police et de gendarmerie qui procèdent au besoin à des enquêtes préliminaires, qui aboutissent au déferrement ou non d’un suspect devant la justice, seule compétente pour décider de la culpabilité, et d’en déterminer une sentence proportionnelle. Cette existence de l’Etat de droit, ce n’est pas un Capitaine d’armée et en fonction à la Sécurité militaire qui peut l’ignorer. Si pour des raisons diverses des milices privées peuvent être maintenues dans les chefferies, le moins que l’on puisse attendre des jeunes chefs qui succèdent à l’ère de l’Etat moderne, c’est de réduire au maximum leur rôle à un aspect purement protocolaire, tout en les vidant des contenues punitives, dont la tendance à l’abus n’est ignorée de personnes, surtout pour les membres de ces milices pour qui la notion de droit de l’homme ne veut rien dire. Au-delà de la sanction inhérente au dernier cas d’homicide, il est grand temps que l’administration, tout en ménageant comme elle peut ses relations avec les chefs traditionnelles, puissent leur rappeler fermement que les chefferies ne sont pas les centre de rééducation, et qu’aucune autorité traditionnelle n’a le droit de vie et de mort sur un être humain. L’issue devant la justice, de l’affaire du jeune Ali Youssouf, permettra en tout cas aux populations de savoir si l’Etat de droit se consolide, ou si les chefferies de non droit subsistent

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code