Changement : la responsabilité collective

L’attitude attentiste des populations est généralisée, peu veulent être des acteurs du changement

Je veux voir mes enfants grandir, je ne veux pas perdre mon emploi, je ne veux pas griller ma carrière ». Ces expressions bien connues des Camerounais est la manifestation de ce qui peut être appelé l’équilibre entre l’indolence des populations et la terreur sourde du pouvoir qui use des subterfuges subtiles pour imposer le silence dans la douleur. Un silence observé au niveau des individus et au niveau des entreprises, qui ne veulent pas perdre de contrats ou simplement veulent faire bonne figure et montrer leur degré de patriotisme. Le problème est qu’au bout toujours, les populations sont sacrifiées, sans que l’on ne s’en aperçoive. Au mois d’août 2021, l’entreprise Hygiène et salubrité du Cameroun, Hysacam, exhibait dans les principales villes du Cameroun un lot de 100 camions nouvellement acquis. Michel Ngapanoun, le PDG de l’entreprise confiait alors « Ces camions neufs permettront d’assurer la propreté des villes au moment où le Cameroun s’apprête à accueillir un évènement sportif majeur, la  CAN (…) 2021. Ils permettront, par ailleurs, d’améliorer les fréquences de passage des camions de collecte dans les quartiers, de faire instaurer le rendez-vous de la ménagère et de réduire considérablement les tas d’ordures dans les villes ». Le 25 octobre 2021, deux mois seulement après la présentation des camions, les employés de cette entreprise ont entamé un mouvement de grève pour réclamer des arriérés de salaires. L’entreprise reconnaîtra le bien fondé des revendications dans une lettre adressée au personnel en ces termes : « l’entreprise n‘a pas été en mesure jusqu’ici d’honorer la paie du mois d’août 2021, la paie du mois de septembre sera également échue dans quelques jours, nous rendant à deux mois sans salaire ».  

elles sont nombreuses des petites et moyennes entreprises camerounaises qui continuent les prestations de service ou la réalisation des travaux au profit de l’Etat ou d’autres donneurs d’ordre, tout en accumulant des factures impayées sur des années. Et toujours, c’est l’employé qui subit toute la peine, les humiliations des bailleurs, les insultes et autres, jusqu’au jour où, comme les employés d’Hysacam, ils crient le ras le bol et dénoncent le pot aux roses.

Silence complice

Regard vers le lointain

On apprendra alors surtout, avec cette lettre, que l’entreprise réclame beaucoup d’argent à l’état qui ne paye pas ses dettes envers elle : « Cette situation est due à l’accumulation à un niveau intenable des créances sur l’Etat du Cameroun et sur les Collectivités territoriales décentralisées, qui représentent plus de 8 mois de prestations non payées. » Dans les détails, l’argent réclamé par l’entreprise cumulait à environ 12 milliards de franc cfa, soit 85% dû par l’Etat et 15% par les communautés urbaines. Sauf que jusque-là, l’entreprise, dans la logique de souffrir en silence n’a pas été en mesure de réclamer cette créance de façon ferme à l‘Etat, a préféré laisser la situation pourrir, pénalisant des familles entières d’employés, qu’elle laissait s’intoxiquer chaque jour dans les ordures tout en sachant qu’ils ne seront pas payés à la fin du mois. Ce faisant l’entreprise ménageait ses relations avec l’Etat sans doute, elle voulait voir ses affaires grandir, en se taisant devant cette injustice.  Mais au bout de la chaîne, ce sont les employés qui étaient offerts en sacrifice, avec leurs familles. Et ce n’est pas le propre de l’entreprise Hysacam, elles sont nombreuses des petites et moyennes entreprises camerounaises qui continuent les prestations de service ou la réalisation des travaux au profit de l’Etat ou d’autres donneurs d’ordre, tout en accumulant des factures impayées sur des années. Et toujours, c’est l’employé qui subit toute la peine, les humiliations des bailleurs, les insultes et autres, jusqu’au jour où, comme les employés d’Hysacam, ils crient le ras le bol et dénoncent le pot aux roses.

A l’issue de leur mouvement de grève, il a été annoncé par des médias, le déblocage d’une somme de 7 milliards par le ministère des Finances pour renflouer les caisses de l’entreprise. Tout comme, un mois plus tôt, le 28 septembre 2021, le ministre de l’Eau et de l’Energie Gaston Eloundou Essomba annonçait le déblocage de la somme de 200 millions de franc cfa, pour le démarrage des travaux d’électrification et d’adduction d’eau dans certaines localités du département de la Mvila, après que les membres du gouvernement aient été séquestrés et interdits de passage sur une route par des riverains remontés contre les mauvaises conditions dans lesquelles ils vivent, malgré leur soutien sans failles au régime en place. De même, deux semaines après, le 11 octobre 2021, les chefs traditionnels des villages de l’arrondissement de Minta donnaient un ultimatum de 15 jours à l’entreprise distributrice de l’énergie électrique pour rétablir le courant après 17 ans dans le noir. Quelques jours après on annonçait sur les lieux des équipes pour le démarrage des travaux de rétablissement. L’entreprise distributrice du courant avait sans doute des raisons et des griefs contre l’Etat pour ne pas alimenter cette localité, comme bien d’autres, mais s’était aussi contenté d’un gentleman agreement pour croiser les bras et laisser les populations à leur propre sort, jusqu’à ce que les chefs menacent d’enlever leurs chapeaux.

Certains se préparent à envoyer les leurs à l’étranger et même y prendre la nationalité, mais ce que vivent les Camerounais en Guinée équatoriale est aussi un message. Il est plus que temps de penser au Cameroun à laisser aux enfants, si tant est qu’on les aime comme on le proclame tous les jours. On ne peut accoucher les enfants camerounais, et préparer leur avenir à l’étranger

Leçon

La leçon à tirer de ces cas bien minimes, c’est que l’heure n’est plus aux gémissements. L’Etat a sur la durée démontré son peu de préoccupation pour un véritable bien-être des populations, et a même pris langue avec les intermédiaires que sont les entreprises, ils s’entendent pour que le petit employé, le bas peuple paye le prix. Et les deux ne font semblant de bouger que quand une action est entreprise, quelle qu’elle soit. Mboua Massock dit :« Sans voix et interloqués nous sommes, lorsque, dans l’environnement Camerounais du temps présent, nous constatons, avec froideur de jours en jours, le degré d’implication des masses, à tous les niveaux, à la recherche du ”tapioca” quotidien pour eux au premier degré, et paradoxalement entre autres la passivité, le désintérêt bref, l’attitude de fuite en avant qui les caractérise face aux causes élevées en rapport avec l’existence même du Cameroun leur ”notre” espace vital commun et à une vie humainement vivable pour la communauté entière. » Chacun veut voir ses enfants grandir, mais personne ne pose la question « pour aller où et pour vivre dans quelle société ». Certains se préparent à envoyer les leurs à l’étranger et même y prendre la nationalité, mais ce que vivent les Camerounais en Guinée équatoriale est aussi un message. Il est plus que temps de penser au Cameroun à laisser aux enfants, si tant est qu’on les aime comme on le proclame tous les jours. On ne peut accoucher les enfants camerounais, et préparer leur avenir à l’étranger

Roland TSAPI

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