Can 2021: l’introuvable spectateur

Les spectateurs sont absents des stades dès les premières journées, les organisateurs ont été peu regardant sur cet aspect

le stade de Japoma lors du match Algérie Sierra Léone

La deuxième journée de la coupe d’Afrique des nations 2021 qui s’est ouverte le 9 janvier 2022 à Yaoundé a commencé à dévoiler le coté populaire de la compétition. Le constat est implacable, les spectateurs ne sont pas au rendez-vous. Les matches joués le 10 janvier au stade de Kouekong à Bafoussam ses sont livrés devant les officiels, les administratifs et autres personnels directement impliqués comme les journalistes, les stadiers, les hommes de la sécurité ou de la santé. Les spectateurs se comptaient au bout des doigts. La fan zone aménagée derrière l’hôtel de ville de Bafoussam était aussi désespérément vide, avec pour seuls spectateurs les forces de l’ordre commises à la sécurité. Quelques  promoteurs qui avaient réservé des stands n’ont pas eux aussi jugé utile d’être là pour exposer leurs produits. Le stade Japoma de Douala n’a pas accueilli plus de monde le 11 janvier, et le stade Roumdé Aja de Garoua n’a eu de l’effervescence en partie que grâce aux supporter égyptiens venus en masse. Le public camerounais est absent dans l’ensemble. Soit les commissions marketing n’ont pas été efficaces, soit les préparatifs de la compétition n’ont pas intégré le côté spectateur.

Aucune chance non plus de pouvoir détourner son itinéraire pour se retrouver dans un stade à des dizaines de kilomètres de la ville, pour un match prévu à 20h et qui finira à 22h, heure à partir de laquelle il faut trouver le moyen de locomotion pour sortir, et arriver à l’entrée d’un quartier où il ne fait pas bon d’être dehors à une certaine heure. L’analyse peut être plus poussée pour trouver les facteurs limitant au sein de la population, qui dans l’ensemble vit au jour le jour.

Motivation

Pourquoi va-t-on au stade en général. Principalement pour se distraire, décompresser ou  changer d’air. Ce qui suppose qu’on ait eu préalable une activité qui absorbe suffisamment pour qu’on ait envie de s’en détacher pour vider sa tête. Mais les éléments déterminants ici sont le temps matériel et les moyens. Or les statistiques économiques les plus optimistes font état de ce qu’au Cameroun, 80% de la population vivent de l’activité informelle, qui a la particularité d’absorber effectivement, mais qui ne laisse aucune marge de temps pour faire autre chose, encore moins se distraire. Le soudeur métallique voudrait bien sortir du bruit des meules et de la ferraille le temps d’une distraction, mais le temps compte pour lui. Le tenancier d’une boutique aurait bien voulu être au stade, mais il compte sur les recettes dont les besoins attendent déjà. Le conducteur de taxi à la recette à verser le soir. En journée les chances de se retrouver au stade ne sont donc pas grandes. Le soir, il faut déjà pourvoir boucler la journée, faire avec des embouteillages, lutter avec la fatigue et faire face aux exigences quotidiennes des ménages, de l’école et autres. Aucune chance non plus de pouvoir détourner son itinéraire pour se retrouver dans un stade à des dizaines de kilomètres de la ville, pour un match prévu à 20h et qui finira à 22h, heure à partir de laquelle il faut trouver le moyen de locomotion pour sortir, et arriver à l’entrée d’un quartier où il ne fait pas bon d’être dehors à une certaine heure. L’analyse peut être plus poussée pour trouver les facteurs limitant au sein de la population, qui dans l’ensemble vit au jour le jour.

Face à cette situation le citoyen lamda fait un calcul simple. S’il est passionné par le match ou est fan d’un joueur qui évolue au moment m, les 3000 francs lui permettront de s’asseoir dans un snack tranquille avec de la compagnie en plus, se faire servir deux boissons et des grillades, regarder le même match à la télévision dans un confort qu’il n’aurait pas eu au stade, et sans la contrainte de test Pcr ou de vaccin anti covid.

Blocages

Stade de Kouekong Bafoussam lors du match Sénégal Zimbabwé

Certains auraient même pu faire le sacrifice pour l’amour du jeu, mais pour que cela arrive spontanément, il faudrait encore qu’en face les organisateurs fassent un effort pour les intéresser, et qu’ils se sentent pris en considération. Mais ni l’un ni l’autre n’a pas été fait. Au lieu d’une offre alléchante, les organisateurs de la compétition ont présenté les entrées du stade comme une sanction ou une punition à laquelle les spectateurs potentiels devraient se soumettre. D’abord les prix ne sont pas attractifs. Il n’est pas évident pour un Camerounais qui vit au jour le jour, pour qui une minute de perdue est un manque à gagner, de payer un ticket de stade à 3000 francs au minimum, auxquels il faudra ajouter les frais de transport pour le stade. Il faudra se soulager de 5000 francs au moins pour une personne seule, et la situation est plus compliquée s’il y a de la compagnie. Et comme si cela ne suffisait pas, les organisateurs ont eu la bonne idée de conditionner l’accès au stade à la présentation d’un pass sanitaire, fait du vaccin contre le Covid 19 et d’un test négatif. Il n’était pas déjà évident pour les populations d’aller se soumettre à ces exigences gratuitement et rentrer chez elles, mais cette fois il faut le faire pour dépenser de l’argent par la suite. Face à cette situation le citoyen lamda fait un calcul simple. S’il est passionné par le match ou est fan d’un joueur qui évolue au moment m, les 3000 francs lui permettront de s’asseoir dans un snack tranquille avec de la compagnie en plus, se faire servir deux boissons et des grillades, regarder le même match à la télévision dans un confort qu’il n’aurait pas eu au stade, et sans la contrainte de test Pcr ou de vaccin anti covid.

Défaillance des organisateurs

Ce calcul simple, les organisateurs de la Can ne peuvent ne pas le savoir. Mais avaient-ils à cœur d’avoir des spectateurs dans les stades ? Pas si sûr. Ils n’ont pas misé sur les recettes des entrées des stades, ils se sont sans doute contentés des droits de retransmissions vendus aux médias et de l’apport des sponsors pour rentrer dans leurs frais. Sans être dans les secrets de dieu, il est probable que sur les entrées, un pourcentage pour l’entretien devrait revenir aux infrastructures accueillant les matches, on peut imaginer que dans ce cas de  figure cette portion sera bien maigre au décompte final. Aussi, beaucoup de Camerounais qui se battent au quotidien pour survivre, avaient pourtant misé sur le mouvement des spectateurs dans les stades pour se faire un chiffre d’affaires. Que deviendront les petits commerçants qui ont loué des espaces aux abords des stades en comptant sur l’affluence des spectateurs ? A moins d’être sous des ordres dont ils ne peuvent se soustraire, les organisateurs de cette compétition ont tout intérêt à revoir les conditions d’accès dans les stades, et ne surtout pas se laisser tromper par l’affluence artificielle  au stade Olembé le 9 janvier lors du match d’ouverture.

Roland TSAPI 

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