Can 2021 : du pain et du jeu pour les élèves

Fidèles aux sociétés antiques, le gouvernement camerounais fait recours au jeu pour détourner les populations de l’essentiel, au nom du populisme de la compétition

Les sociétés modernes fonctionnent sur des modèles et des règles calqués sur les sociétés anciennes. Dans le domaine des divertissements par exemple, les ludi est le terme employé pour désigner les jeux publics dans la Romeantique: spectacles théâtraux, épreuves sportives et concours. Ces jeux se déroulaient lors des fêtes en l’honneur des dieux; ils furent institués pour gagner leur bienveillance ou pour détourner leur colère. Généralement annuels, ils pouvaient néanmoins avoir lieu lors d’occasions particulières. Juvénal, un poète satiriste hostile à la place excessive donnée aux jeux dans la vie des Romains, a forgé au début du 2eme siècle après. J.-C. une expression qui est devenue un des clichés de la civilisation romaine : Panem et circenses : « Du pain et des jeux », comme seuls centres d’intérêt de ses contemporains. Les chrétiens reprennent à leur compte cette expression afin de pointer du doigt la « passion » sportive, incompatible à leurs yeux avec la chrétienté. On retrouve cette vision jusque dans les écrits de l’historien Jérôme Carcopino qui traite les Romains de fainéants assistés. Plus loin dans le temps, en 1858, Maugis Ramel, observant la société française , a publié un livre intitulé Manuel historique, social et politique pour servir surtout à l’instruction des ouvriers dans les villes et les campagnes, dans lequel il fait expliquer par un tenant du pouvoir « les fêtes publiques sont pour le peuple une distraction toujours plus vivifiante, elles satisfont à son besoin naturel, et de toutes les époques, pour les amusements et les délassements, qui ravivent son ardeur au travail, et c’est ce besoin commun à tous les peuples que les anciens Romains exprimaient par ces cris qu’ils jetaient aux empereurs : du pain et des jeux au cirque ! »

Les différents moules dans lesquels sont passés ces jeux, les visages de plus en plus modernes, l’apport de la technologie ont contribué à leur donner plus d’éclat, mais surtout les ont aidé à mieux jouer leurs rôles de diversion, de distraction, celui de détourner les peuples de l’essentiel pour les concentrer sur l’éphémère.

Diversion

Délassement, distraction, culte aux dieux, sont ainsi les fondements des jeux dans les sociétés antiques, lesquels se sont régénérés, modernisés, codifiés  pour devenir ce qu’ils sont aujourd’hui : jeux olympiques, Open d’Australie, tournoi Roland Garros, Nba, coupe du monde de football, Coupe d’Afrique des nations football, comme celle qu’abrite le Cameroun en 2022. Les différents moules dans lesquels sont passés ces jeux, les visages de plus en plus modernes, l’apport de la technologie ont contribué à leur donner plus d’éclat, mais surtout les ont aidé à mieux jouer leurs rôles de diversion, de distraction, celui de détourner les peuples de l’essentiel pour les concentrer sur l’éphémère. Aujourd’hui comme dans les sociétés antiques, les jeux, les divertissements et les fêtes  sont d’ailleurs des éléments fortement utilisés par les systèmes politiques en mal de popularité, ayant abusé de la patience du peuple, pour les occuper pendant un moment, le temps que coule l’alcool et que se partage du pain.

En cette période de jeu continental, effectivement, le gouvernement camerounais a modifié le programme de l’école et des travailleurs, pour qu’ils assistent aux jeux. « Sur très hautes instructions de monsieur le président de la république », lit-on dans un communiqué signé du secrétaire général des services du premier ministre le 15 janvier 2022, le chef du gouvernement informe la communauté nationale que pendant les jours de la tenue des rencontres de la Can, les élèves arrêtent les cours à 13h et les travailleurs à 14h. Objectif : « permettre aux Camerounais de prendre une part active à cet évènement continental d’envergure.» La mesure, qui s’applique au secteur public uniquement, entrait en vigueur le 17 janvier, jour à partir duquel les matches qui se livrent le plus tôt sont programmés à 17h, et il en sera ainsi jusqu’à la fin de la compétition, la suite des matches devant même se jouer essentiellement à 20h. De quoi se demander à quoi servira ce congé de l’après-midi.

Les élèves du privé vont-ils continuer les classes pendant que leurs camarades du public prennent une « part active » au jeu, ou bien par soumission à l’autorité étatique, les promoteurs du privé vont-ils fermer les portes à 13h pour s’aligner? Mais toutes ces questions ne participent que du jeu du chien et du caravanier, les aboiements du premier ne changent rien au mouvement du dernier. Pour la Can 2021, le choix est déjà fait pour les enfants : ce sera du pain et du jeu

Priorité au jeu

Si pour les travailleurs du public, le chef du gouvernement enfonce par cette mesure une porte déjà ouverte, pour les élèves par contre, elle soulève des questions fondamentales, analysées par les politiques, la société civile, les membres de la communauté éducative, chacun selon son angle. Un inspecteur pédagogique à la retraite relève à ce sujet : « L’un des principes fondamentaux qui devrait sous-tendre l’éducation de la base au sommet est de privilégier l’utile à l’agréable. Par utile, on entend ce qui est primordial, capital pour l’existence. Les enseignants le professent à l’école et les parents à la maison. Ces derniers n’hésitent d’ailleurs pas à proscrire à leurs enfants de s’asseoir devant le téléviseur en dehors des week-ends car les telenovelas et autres séries ne sont que l’agréable dans leur vie, l’utile étant leur avenir adossé sur leurs études. J’imagine que tout parent met ce principe au centre de l’éducation de ses enfants. Sous ce rapport, le football est-il à ranger dans l’utile ou l’agréable ? En quoi le football est-il une nécessité existentielle pour nos enfants ? Une heure d’utile dédié à l’accessoire ne pourrait-il pas être source d’un désastre ? Quel crédit nos enfants accorderont ils à nos principes éducationnels lorsque du sommet de l’État, on leur enseigne que le jeu prime sur l’utile? »

Bien plus, les enseignants soulèvent depuis la signature de la mesure, des questions sur la gestion technique de l’emploi du temps, des heures de cours réglementaires, du respect du calendrier scolaire dans l’ensemble, de l’harmonisation des programmes. Les élèves du privé vont-ils continuer les classes pendant que leurs camarades du public prennent une « part active » au jeu, ou bien par soumission à l’autorité étatique, les promoteurs du privé vont-ils fermer les portes à 13h pour s’aligner? Mais toutes ces questions ne participent que du jeu du chien et du caravanier, les aboiements du premier ne changent rien au mouvement du dernier. Pour la Can 2021, le choix est déjà fait pour les enfants : ce sera du pain et du jeu

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *